Homélie du 4 septembre - 23ème dimanche du temps ordinaire— Année C (Luc 14, 25-33)

Dernière mise à jour : 11 sept.


23e dimanche ordinaire C

« Celui qui veut... » Les paroles de Jésus directement à l’impératif sont très rares dans les évangiles. En général elles sont précédées d’un « si tu veux » (par exemple pour le « jeune homme riche » en Matthieu 19,11 et 21). Il faut se rendre à l’évidence : Jésus ne commande pas. Ses rares phrases à l’impératif sont des reprises du décalogue. Par conséquent, non sa volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé. Il s’efface donc devant deux désirs : le désir de Dieu et le désir de l’homme. Il les met en quelque sorte face à face. Seulement, par ce comportement, il manifeste quelque chose sur Dieu lui-même : le désir de Dieu ne s’impose pas mais se propose. Le désir de Dieu, ou sa volonté, qu’est-ce que c’est ? Les textes qui nous en parlent sont rares et n’entrent jamais dans le détail, comme par exemple Jean 6,39 : « La volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné (…) », ou Jean 10,10 : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » La volonté de Dieu, c’est donc que l’homme vive. Avec les « si tu veux » évangéliques nous nous retrouvons devant une vérité fondamentale, toujours la même : vivre, c’est à la fois un don reçu et un choix de notre part. Paul a bien compris cela : « Je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses librement ce qui est bien, sans y être plus ou moins forcé » (2e lecture).

Si quelqu'un vient à moi... L'exigence du Christ est sans équivoque : qui le suit doit être animé par un amour sans réserve pour lui. Il faut aller jusqu'à le préférer à ceux que nous aimons le plus spontanément. Qui est donc celui-là qui ose demander qu'on le préfère à un Père, à une mère, à une épouse ? En entendant ces mots, nous pourrions être tentés de dire comme les auditeurs de Capharnaüm : « Ces paroles sont trop dures. Qui peut les supporter ? » (Jean 6,60). Ou bien nous reconnaissons qu'il est le Seigneur et que s'applique à lui le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toutes tes forces. » Je ne viendrai à lui que si je l'aime vraiment et par-dessus tout.

Il faut donc s’attendre à des divisions et à des conflits à propos du Christ. Divisions jusque dans les familles. Au sujet de ces paroles du Christ qui peuvent paraître inhumaines sur le père, la mère, le conjoint, les enfants… La division se manifeste d’abord à l’intérieur de chacun de nous. Car il y a en nous quelque chose qui pactise avec la volonté de s’imposer aux autres. C’est pourquoi nous devons préférer le Christ à notre propre vie. Paradoxalement, on aime mieux ses parents et amis quand on leur préfère le Christ ; préférer le Christ à notre propre vie c’est aimer la vie au-delà même de ses limites. Ainsi le Christ n’est vraiment en compétition ni avec nos proches ni avec nous-mêmes. Il y a des manières d’aimer qui sont le contraire de l’amour car elles nous replient sur nous-mêmes et sur la satisfaction que nous tirons des autres.

Qui de vous, s'il veut bâtir une tour...

Le Christ veut que ce soit en pleine connaissance de ce qu'il attend de nous que nous nous engagions à sa suite. Autant dire qu'il nous met en garde contre un élan soudain et irraisonné. Loin de chercher à susciter un enthousiasme spontané, le Christ me demande de bien peser ce que signifie marcher à sa suite. Il me faut bien savoir et comprendre, comme saint Ignace me le fait méditer dans les Exercices spirituels, que si je veux être « avec lui », c'est accepter d'« être avec lui dans la peine.» Cela, non seulement je l'accepterai, mais je le désirerai. Car, si séparations et renoncements sont nécessaires, c'est pour que rien ne fasse obstacle à ma vie, illuminée et guidée par un attachement indéfectible à celui qui a tout donné afin que j'aie la vie en abondance. Donne-moi, Seigneur, de t'aimer tant, que l'amour que je te porte soit pour moi le plus grand bien...

De l’amour vers l’amour ; de la vie vers la vie. En fait, préférer le Christ à tous nos proches prend un sens nouveau quand on comprend que cette préférence consiste à faire nôtre son choix de donner sa vie « pour ses amis», pour ceux qu’il aime. Dans un paradoxe fréquent dans les évangiles, c’est en renonçant à ce que nous appelons « amour » que nous accédons à l’amour authentique. Nous n’aimons jamais autant ceux qui nous sont proches que lorsque nous mettons le Christ au-dessus de tout. Et, notons-le, au-dessus de notre propre vie. Là encore, de même que nous accédons au véritable amour de nos proches en renonçant à l’amour possessif, nous sommes invités à nous libérer d’une certaine manière de concevoir la vie, pour accéder à la vie véritable, celle qui surmonte la mort ; cette mort vers laquelle marche le Christ « donnant sa vie » : c’est en la donnant qu’il la sauve. En fin de compte, nous sommes appelés à préférer le Christ à tout et à tous pour le retrouver et l’aimer en tous, à commencer par nos proches. Alors notre amour trouvera sa vérité en s’imprégnant de respect, c’est le mot-clé, cette « crainte de Dieu » dont parle l’Écriture. Marcher à la suite du Christ nous oblige à quitter les sécurités du « déjà là », du bien connu qui ne nous réserve pas de surprises et que nous maîtrisons, cet environnement humain que nous croyons posséder mais qui peut nous enfermer. En nous ouvrant à l’avenir du Christ, nous libérons aussi nos proches pour qu’ils puissent accueillir ce qui vient.