Homélie du 6 novembre- 32 ème dimanche du temps ordinaire— Année C (Luc 20, 27.34-38)




1-Le texte de la première lecture marque une étape capitale dans le développement de la foi juive :

C’est l’une des premières affirmations de la résurrection des morts. Nous sommes vers 165 avant J.-C., en un moment de terrible persécution déclenchée par le roi Antiochus. Il était très certainement mégalomane et voulait être révéré comme un dieu, comme il en existe encore aujourd’hui. Pour obliger les Juifs à renier leur foi, il exigeait d’eux des gestes de désobéissance à la Loi de Moïse : cesser de pratiquer le sabbat, offrir des sacrifices à d’autres dieux que le Dieu d’Israël, manquer aux règles alimentaires de la Loi juive...; mais paradoxalement, c’est au cœur même de cette persécution qu’est née la foi en la résurrection - car une évidence est apparue, qui les a soutenus, qu’on pourrait exprimer ainsi :

« Puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde (sous-entendu le véritable Roi du monde et non pas le tyran du moment) lui qui est fidèle nous rendra la vie, nous ressuscitera pour une vie éternelle ». On a donc là une affirmation très claire de la résurrection ; et une résurrection, on l’aura remarqué, très charnelle : l’un des frères parle de « retrouver ses membres »... « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois, je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver ». La découverte de la foi en la résurrection des corps n’a été possible qu’après une longue expérience de la fidélité de Dieu. Et alors tout d’un coup, c’est devenu une évidence que le Dieu fidèle, celui qui ne nous a jamais abandonnés, ne peut pas nous abandonner à la mort... Aujourd’hui nous l’affirmons dans le « je crois en Dieu » : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir »

2- « Que cherches-tu à savoir de nous ? » Cette question du premier frère torturé, doit retenir notre attention.

Que les Juifs mangent ou non de la viande de porc, Antiochus s’en moque totalement. Mais il veut « savoir si oui ou non » ces hommes sont aussi attachés à leur Dieu, aussi croyants, qu’ils le disent. Mourir pour une question de viande de porc paraît bien dérisoire, mais on comprend bien que ce n’est pas cela qui est en question. À travers la viande de porc (et cela vaut pour l’attachement des Juifs actuels à des pratiques qui nous semblent futiles), c’est la foi à une parole qui se joue. La parole qui annonce que Dieu est amour et nous achemine vers la vie.

Les saints « témoins », avec Jésus au sommet, nous témoignent de leur foi en la résurrection. Pour nous aussi, ce témoignage est toujours parole. Parole écrite de la Bible, du Nouveau Testament qui l’accomplit. Parole transmise par l’Église. On ne sort donc pas de la parole. C’est que la parole est l’instrument de la relation. Par la parole, l’autre m’informe, c’est-à-dire me donne forme, me modifie. Accueillant la parole de l’autre, je sors de moi, je deviens autre. Accueillir la parole de l’autre, c’est l’accueillir.


3 -Jésus appuie sa foi uniquement sur la Parole : chaque fois qu’une question lui est posée, il cherche sa réponse dans l’Écriture.

Ici, les Sadducéens commencent en disant : « Moïse nous a prescrit. » Mais ils se servent de l’Écriture, ils l’utilisent pour prouver ce dont ils sont déjà persuadés par ailleurs. Ils utilisent la Parole, ils ne se mettent pas à son école ; ils citent l’Écriture au lieu de la scruter. Jésus au contraire cherche dans l’Écriture quelle révélation elle nous apporte sur Dieu ; or Moïse l’a bien dit : dans le buisson ardent (Ex 3) Dieu s’est révélé à lui comme le Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob : Dieu ne peut pas être Dieu pour un temps seulement ; la mort ne peut pas faire échec aux engagements qu’il a pris envers nos Pères, Abraham, Isaac, Jacob, et leurs descendants. Son Alliance traverse la mort : il noue avec chacun de nous et nous tous ensemble un lien d’amour que rien ne pourra détruire.

La réponse de Jésus montre qu’il y a une rupture entre notre vie actuelle et la vie des ressuscités : les enfants de ce monde se marient, c’est entendu ; mais les ressuscités ne se marient pas. Ils ne sont pas des anges (lisons bien le texte) mais ils sont « semblables aux anges », c’est-à-dire qu’ils ont un point commun avec les anges : ce point commun, justement, c’est qu’ils ne peuvent plus mourir ; la mort n’a plus sur eux aucun pouvoir ; désormais ils sont « enfants de Dieu », c’est-à-dire qu’ils sont vivants de la vie de Dieu. Dans leur question, les Sadducéens avaient lié le mariage à la reproduction : si cette femme avait été épousée par tous ses beaux-frères, c’est parce qu’elle n’avait pas pu être mère ; Jésus leur répond : votre problème est désormais sans objet ; dans le monde à venir tout est différent : il n’est plus question de mort et il n’est plus question de reproduction ; mais les Sadducéens avaient oublié que le mariage est aussi et d’abord une affaire d’amour : nos amours humaines, d’ici-bas, ne peuvent pas mourir : elles sont l’image de Dieu, elles sont ce qui en nous est à l’image de Dieu ; elles traversent la mort ; nous les retrouverons transfigurées sur l’autre rive.

Comme dit saint Augustin : « On ne peut perdre celui qu’on aime si on l’aime en Celui qu’on ne peut perdre. »