Homélie du 30 janvier - 4ème dimanche du Temps Ordinaire - (Luc 4, 21-30)


Dans la synagogue de Nazareth, Jésus se lève pour faire la lecture. Dans sa simplicité, la parole de Jésus est forte, elle fait ce qu’elle dit. C’est pourquoi elle ouvre les cœurs et suscite l’admiration. Elle invite à l’espérance. Les promesses d’Isaïe ne sont pas vaines. Oui, les pauvres, les aveugles, les opprimés et les prisonniers que nous sommes y trouvent réconfort. Nous avons l’assurance de pouvoir être libérés de nos captivités. Jésus reconnaît sa mission à travers les paroles du prophète Isaïe qu’il fait siennes. Elles se présentent comme une feuille de route reçue pour sa vie publique. C’est pourquoi il déclare : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » Quelle homélie courte et percutante ! Nous pourrions en rester là. Mais notre évangile est déconcer­tant. En effet Luc nous dit que tous les gens de Nazareth rendent témoignage à Jésus et qu’ils sont dans l’admiration devant ses paroles. Or, au verset suivant, le charme est rompu. La question que posent les gens, « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? », traduit un étonnement : impossible pour le fils de Joseph de prononcer de telles paroles et de faire ce qu’il a fait à Capharnaüm ! Comme toujours l’évangile paraît simple à première lecture et très déconcertant si on le lit attentivement.

Regardons les étapes de l’évolution des Nazaréens : d’abord ils ren­dent témoignage à Jésus, ce qui signifie qu’ils font une certaine publicité à ses paroles et à ses actions ; ensuite ils s’étonnent à cause du « message de grâce » : on le verra, c’est peut-être là le fond de la question ; un pas de plus : à quel titre le fils de Joseph, que tout le monde connaît, peut-il prendre la parole pour annoncer un message de grâce, un message universel, pour tous ? Enfin, dernière étape, la fureur homicide. Il y a là une dégradation très nette des rapports de Jésus avec ses compatriotes. Jésus s’est présenté, avec la prophétie d’Isaïe, comme celui qui guérit et celui qui réhabilite, qui ouvre les prisons, etc. Alors la tension monte. Visiblement les paroles de Jésus ont été entendues et mal reçues car pourquoi Dieu donnerait-il la préférence aux étrangers et délaisserait-il son peuple ?

C’est la fureur en pleine synagogue ! Pourtant tous sont réunis pour exprimer leur foi en Dieu et lui rendre un culte, comme quoi le meilleur peut virer au pire ! Nous pouvons imaginer le spectacle (versets 28-30) : les visages mauvais, les cris... Puis l'irruption brutale hors du lieu de prière, et l'essai de lynchage. Jésus ? il est de Nazareth et c’est le fils de Joseph. Qui est-il pour nous faire la leçon ? Der­rière ce grief, il y a quelque chose de plus subtil : l’envie-jalousie qui est à la source du péché fondamental. Si ce Jésus sort de chez nous, il ne devrait pas être plus que nous.

Dans ce groupe de « semblables », Jésus s'est mis à parler des “ autres ”. Une veuve d'un pays bizarre, un général d'une armée étrangère... En plus, Jésus est parti de son pays pour aller exercer son activité ailleurs : à Capharnaüm. Et Jésus va encore forcer la note : nous avons quatre noms de lieux dans notre texte : Nazareth, Capharnaüm, Sarepta, la Syrie ; on s’éloigne de plus en plus ; on passe même à l’étranger. En se référant à Elie et Élisée, Jésus montre que c’est Dieu lui-même qui a l’air de ne plus préférer Israël à tous les peuples. Redoublement de la jalousie. Jésus échappe au lynchage. Ce qui les a fait passer de l’étonnement à la fureur, c’est que le prophète sorti d’Israël, un prophète né chez eux, aille manifester chez des étrangers l’amour de leur Dieu. Ils ne veulent pas de ce prophète, mais ils ne veulent pas non plus que d’autres en bénéficient. Pourquoi ? Ces hommes de Nazareth sont-ils plus mauvais que les autres ?

C’est notre réflexe d'expulsion. Un instinct foncier nous rapproche de ceux qui pensent, agissent comme nous, nous écartant des autres par le même mouvement. Nous trions au quotidien, pour opérer et maintenir ce rapprochement ou cette séparation, dans notre famille, notre travail, notre Église, nos engagements, etc... Ceux-ci, même différents entre eux, inspirent sécurité. On se connaît, on se comprend. Et ceux-là, non. Ils n'ont qu'à cesser d'être incompréhensibles, étranges, déroutants ! Ces gens, nous les tenons à distance, dans un rejet de fait qui a la violence froide d'une expulsion. On n’accepte vraiment que ceux qui sont de notre clan, de notre tribu, de notre niveau culturel, de no­tre Église, de nos mœurs...

Alors, c’est la tentative de meurtre ; on veut le jeter hors de sa ville (la croix sera dressée hors de la ville). Mais lui, « passe » : le terme de la Pâque. Ce passage stigmatise notre fermeture sur nous, nos valeurs, nos cultures, notre conviction d’être « le peuple de Dieu » en un sens exclusif des autres. En évoquant la bienveillance de Dieu pour une veuve de Sarepta et un lépreux syrien, Jésus provoque une fureur qui prélude à la Pâque. C’est bien parce qu’il proclame l’amour uni­versel de Dieu et l’ouverture à tout homme de l’Alliance d’Israël que Jésus sera crucifié. Mais, par cette crucifixion même, le Christ ouvrira à tous les hommes la demeure de Dieu.

Les deux exemples donnés par Jésus ne sont pas pris au hasard. Il s’agit de nourriture en temps de famine : la veuve de Sarepta reçoit littéralement la vie. Quant à la lèpre de Naaman, elle est symbole du péché de l’homme, c’est-à-dire de tout ce qui le bloque, le stoppe, l’isole des autres. Nourrir et guérir, ce sont bien les deux fonctions du Christ, telles qu’on les voit dans l’ensemble des évangiles ; et ces deux fonc­tions révèlent comment est Dieu et ce qu’il fait. C’est peut-être cela que refusent ces hommes, avec le fait que Dieu agit ainsi envers n’importe qui, sans regarder à la qualité des personnes, leurs appartenances, leur religion. Nous avons donc un prophète sorti de n’importe où (Nazareth, c’est n’importe où) ; envoyé à n’importe qui ; qui annonce la nouvelle de l’amour libérateur de Dieu. Trois éléments qui font sauter toutes les sécurités et cer­titudes acquises.

Rien ne peut empêcher le Christ de « passer », pas même la mort. La mort par laquelle nous voulions le bloquer s’avère être au contraire le passage. Il ne cesse d'introduire l'étranger dans nos mondes clos. Celui qui ne me ressemble pas. Celui qui m'insécurise. Celui en qui rien ne m'attire... En le faisant entrer - malgré moi- dans mes réseaux, Dieu me le présente comme “ un frère ”. L'autre peut me révéler quelque chose du Dieu Autre, que je n'ai pas su encore reconnaître. Dieu prend position : “ J'étais étranger : vous m'avez accueilli ” (Matthieu 25,35).