Homélie du 3 Avril - 5ème dimanche du Carême - Année C - (Jean 8, 1-11)


Ce récit est une des scènes les plus dramatiques des évangiles. Sans doute à cause de la sobriété du récit où la violence est palpable, et où Jésus met sa vie en jeu comme jamais auparavant dans les évangiles. Elle n'a pas de nom, elle n'a pas d'âge. Une seule chose est dite : flagrant délit d’adultère. Elle a été mise là, debout au milieu, comme quelqu'un de traqué, qu'il faut éliminer. Elle a peur. Elle est là au milieu d'un cercle fermé d'hommes bien pensants, gardiens de la Loi, dont la parole est pervertie parce qu'elle laisse croire que seule la femme est en cause, mais celui qui les gêne, c'est Jésus. Ils se sentent menacés par lui, ils ont peur parce que beaucoup de gens viennent l'écouter et du coup ils sont tous là, conjuguant leur force pour venir à bout de ce Jésus.

Jésus va s'identifier à cette femme montrée du doigt, car il connaît ce même sort ; comme elle, il sera exposé aux sarcasmes et regards. L'atmosphère du texte est lourde... la semaine de la Passion se dessine. Cercle fermé, situation bloquée, figée. Et cela se passe dans le temple.

Qui sont-ils, eux, ces pharisiens et ces scribes? En fait, on n'en sait rien. Leur être disparaît complètement derrière leur besoin de condamner. Juger l'autre, c'est notre pente naturelle.., nous avons ce besoin de catégoriser l’autre, de le réduire à ce que nous voyons de lui, de porter des jugements négatifs et définitifs sur l'autre, c'est plus fort que nous. Jésus ne donne pas de leçon de morale à ses adversaires dans le but de les changer, mais par ses faits et gestes, nous saisissons tout un débat intérieur qu'il va mener au plus profond de son être, lutte contre sa propre peur, car il a peur lui aussi, recentrage sur son être et ses interrogations, et c'est notre être profond qui va se trouver du même coup interrogé, mis en mouvement par la lumière de la vie.

« Cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère » Toi qu'en dis-tu, lui demandaient-ils dans l'intention de lui tendre un piège. Nous retrouvons là un récit de tentation dans le désert. Nous retrouvons Jésus à Gethsémani. Il choisit de se taire, de laisser parler Dieu. Il se baisse et se met à tracer du doigt des traits sur le sable. Il me fait penser à Moïse écrivant les paroles de vie sur les tables. C'est en voyant clair en lui-même, dans un face à face avec Dieu qu'il pourra être la lumière pour autrui. Silence.

C'est alors que Jésus se redresse, lève la tête, comme on se lève du tombeau, comme on se relève d'une peur paralysante, libéré des paroles de mort ou des jugements anéantissants. Jésus lève la tête : le geste et la parole qui suit sont une seule et même parole, une seule et même vie à la fois à l'œuvre en Jésus et offerte à ses accusateurs, à la femme, à quiconque dans la foule, à nous aujourd’hui.

« Celui d’entre vous qui est sans déviation, sans égarement, sans faute, qu’il jette le premier une pierre sur elle ». Il les a regardés, il a vu leur condamnation et leur haine, il s'incline à nouveau et écrit sur le sol se mettant sous la dictée de celui qui jamais ne condamne. En quoi cette parole est elle une parole de Dieu ? Parce qu'elle n'humilie pas, ne caricature pas et ne condamne personne. Parole qui permet à la vie de circuler de nouveau. Et cette vie n'a pas sa source dans l'acte d'apprendre à bien juger c'est-à-dire de mettre en lumière la vérité des êtres et des choses. Non !

Cette vie là est tout entière dans l'acte de suivre. Je pense qu'il est fondamental de lire le verset qui suit immédiatement ce récit : " Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres il aura la lumière qui conduit à la vie. " La lumière qu’est cette vie là ne s’expérimente qu’en marchant.

Jésus n'est pas venu faire la leçon à la femme, aux pharisiens, à nous-mêmes. Il est venu pour qu'en marchant à sa suite, nous trouvions ce qui est vie. Émettre des jugements définitifs en croyant avoir fait la lumière sur les autres, et sur moi-même équivaut à s'arrêter au bord du chemin et ne plus vivre. En revanche, abandonner ses jugements définitifs au fur et à mesure de sa marche, c'est donner la préférence à la vie, c'est rester en chemin avec cet Autre imprévisible.

Jésus ne pouvait pas nous précéder sur ce chemin sans être parvenu à voir lui aussi clair en lui-même. "Je ne juge personne et s'il m'arrive de juger, mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul, il y a aussi Celui qui m'a envoyé". Je juge avec le Père c'est à dire dans un mouvement vers davantage de vie pour tous.

Cercle fermé, situation figée, enfermement dans des critiques et jugements négatifs et définitifs de l’autre. C’était la situation initiale. Cercle maintenant ouvert, mise en mouvement de tous, mise en mouvement de nous tous.

Temple ouvert, lieu de ressourcement ou chacun de nous, chacun de nous prend le temps de laisser parler Dieu en lui.

Où sont-ils donc ? Personne ne t'a condamné ? Personne Seigneur. Moi, non plus je ne te condamne pas. Alors va, ne t'égare pas dans une vie où tu n'es pas toi en vérité, toi en relation avec le Tout-Autre et les autres. Amen.