Homélie du 23 janvier - 3ème dimanche du Temps Ordinaire-Année C- (Luc 1, 1-4 ; 4, 14-21)


Après le temps de la révélation (Noël, Epiphanie, Baptême au Jourdain, signe de Cana en Galilée), Jésus entreprend son chemin vers Jérusalem. Il « monte » à Jérusalem comme le peuple de Dieu, comme les prophètes et les croyants. Il entreprend un périple prophétique qui va le mener au témoignage suprême, au cœur de la nation, à la lumière du Temple, sur les traces de ses prédécesseurs mais avec une nouveauté absolue. Les textes antérieurs nous avaient avisés et même déconcertés : cet enfant de Bethléem est la lumière du monde; cet homme au Jourdain est l’Agneau de Dieu ; cet invité aux noces de Cana est l’Epoux d’Israël. Cet homme est d’origine divine !

Il faudra du temps pour l’accepter et même le verbaliser. Il faudra la lumière de l’Esprit pour le comprendre et y croire. Il faudra le drame de la Croix pour s’y affronter et se purifier. Il faudra la grâce de la Résurrection pour le proclamer et en témoigner. Tout dans la vie de Jésus chante cette merveille des merveilles : Dieu nous aime au point d’envoyer son Fils, de venir lui-même parmi nous, de partager notre humanité pour nous donner sa divinité, de consacrer notre vie pour la vie éternelle. Jésus va prêcher, témoigner, guérir… toute son œuvre est orientée vers l’annonce, vers l’accomplissement, vers la perfection, vers la beauté. Il nous révèle notre identité filiale et nous introduit dans une éthique et une attitude filiale. Loin des moralisateurs, il donne liberté dans l’Esprit. Il accomplit les Ecritures. Animé par l’Esprit !

Avec la puissance de l’Esprit. Nous nous trouvons donc d’emblée devant le discours inaugural du Christ, celui qui, pour Luc, résume tout ce qu’il va dire et faire. Jésus revient en Galilée avec la puissance de l’Esprit : cet Esprit qui s’est posé sur lui au Baptême ; cet Esprit par lequel il a surmonté les tentations au désert. Tentations qui seront celles de toute sa vie : c’est sans cesse que Jésus devra choisir de se mettre au service de l’homme (de Dieu par l’homme) plutôt que de dominer et de faire aux gens du bien malgré eux.

D’entrée de jeu Luc déclare ne pas être témoin oculaire de ce qu’il va raconter. Il a simplement vu et entendu celles et ceux qui sont « devenus des serviteurs de la Parole ». Son but n’est pas de raconter la vie de Jésus, mais de transmettre son message.

Même s’il dit « s’être soigneusement informé de tout depuis les origines, il ne s’affiche pas comme historien ou biographe. Il ne retiendra des évènements que ce qui va servir à communiquer au mieux la Parole, l’essentiel du message. Il ne fait pas de l’histoire, pour preuve cet événement de la synagogue de Nazareth, Matthieu et Marc le situent beaucoup plus tard. Luc en fait, lui, l’acte inaugural du ministère de Jésus : c’est à Nazareth « là où Jésus avait grandi », dans la synagogue, un jour de sabbat.

Nazareth, c’est le point de départ de Jésus ; dans la synagogue où il a certainement appris la Bible. Jésus y revient mais il n’est plus tout à fait le même que lorsqu’il en est parti : il a maintenant pris conscience de sa mission.

Epouser l’espace et le temps, reprendre à son compte les usages en vigueur et s’inscrire ainsi dans la tradition de ses contemporains, c’est aussi cela, rejoindre la condition humaine. D’ailleurs, bien que la renommée de Jésus se répande déjà dans la Galilée, la scène ne se passe pas dans la capitale religieuse de Jérusalem, et sa parole s’ouvre donc lieu dans un univers qui lui est familier, devant des personnes qu’il connaît. Jésus est ici chez lui. Oui, pour Jésus, chacun est important. Ce qui compte, ce n’est pas sa renommée, c’est pourquoi il ne parle pas d’abord à des responsables religieux bien en vue, mais à ceux qui sont autour de lui, dans son environnement immédiat.

Jésus ouvre le Livre et se présente comme celui qui vient accomplir la prophétie d’Isaïe. Élargissons la perspective : Jésus est celui qui « ouvre » le Livre en ce sens que sa personne même en dévoile toute la signification. Par là, il inaugure un monde nouveau d’où le mal venant de la nature (les aveugles) et des relations entre les hommes (les pauvres, les prisonniers, les opprimés) est évacué. À travers Isaïe, c’est l’ensemble de l’Écriture qui est visée, « la loi et les prophètes », et nous trouvons au départ ce qui se vérifiera à la fin : aux disciples d’Emmaüs d’abord (Lc 24,37), puis aux apôtres (Lc 24,45), Jésus montre que le Livre entier parlait de lui.

Dieu nous fait un don, qui n’est rien d’autre que le don de la vie, la possibilité de construire un monde de justice et de paix. À nous de nous ajuster à ce don, c’est-à-dire d’en prendre possession. « Soyez libres puisque le Christ vous a libérés », écrira Paul, « n’allez pas vous remettre sous le joug de l’esclavage » (Ga 5,1). L’action de Dieu est en faveur de l’homme, pas contre lui. Notre problème est d’y croire, d’y consentir. La suite du récit de Luc raconte le refus des compatriotes de Jésus. Trop beau pour être vrai ! Dieu, lui, ne vient pas nous poser des problèmes, il vient les résoudre : tout le problème est en nous. Seulement, si nous ne croyons pas à cet amour, si nous n’y consentons pas, jamais nous ne nous mobiliserons pour le mettre au monde.

Ce message s’adresse à tous les hommes, mais en particulier à tous ceux qui se disent chrétiens. Nous sommes au cœur de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. St Paul nous rappelait dans la seconde lecture que nous sommes tous membres du Corps de Christ.Les différences peuvent être une richesse, mais les dissensions sont des contre-témoignages à ce commandement de Jésus « restez dans l’unité ». Soyons accueillants et ouverts avec tous ceux qui essaient de transmettre le message de l’Evangile.

Si nous regardons le contenu de la prophétie nous voyons que Jésus y est décrit comme celui qui guérit et qui libère. Non celui qui exige que l’on fasse des choses, non celui qui exige d’être aimé, d’être aimé seul. Il est plutôt donné comme celui qui aime. Certes, cela ne signifie pas que le Christ ne doive pas être aimé. Mais cet amour pour le Christ est le non-dit (ce n’est pas dit), donc le non exigé : c’est une réponse que l’homme invente de lui-même (mû par l’Esprit) car un amour qui serait exigé ne serait plus de l’amour. La seule chose qui est annoncée ici, c’est l’amour de Dieu pour l’homme. « Une année de bienfaits », c’est-à-dire l’année sabbatique, l’année du repos final après le travail. Cette année ne finit pas : elle est synonyme de vie éternelle.

Luc nous montre Jésus en train de lire un passage d’Esaïe. Ce passage, il ne l’a pas choisi lui-même : c’est le passage du jour. Là aussi, c’est la plus grande simplicité qui prévaut, et aussi le bon sens. Et malgré cela, bien qu’il n’ait pas été choisi par Jésus, ce passage vient à propos. D’emblée, Luc nous montre que même Jésus ne maîtrise pas tout, mais que tout concourt au bien de sa mission. Jésus adopte une attitude de confiance sans chercher à tout maîtriser, ce qui le conduit à être là au bon endroit et au bon moment.

En citant ce passage, Luc prend des libertés avec le texte biblique : il ne reproduit pas la phrase dans sa totalité. Le prophète Esaïe parle d’une année de bienfaits accordée par le seigneur, mais aussi d’un jour de vengeance pour notre Dieu. Si Luc a fait disparaître ce jour de vengeance, ce n’est pas pour faire plus court, mais c’est parce qu’il a une intention théologique : Luc fait disparaître la seule phrase de ce passage qui contient une condamnation. En supprimant cette condamnation, il souligne que le message de Jésus est un message de grâce, et rien d’autre qu’un message de grâce. L’évangile de Luc est souvent appelé l’évangile de la joie ou encore l’évangile de la miséricorde.

Et cette réalité s’exprime par cette phrase de Jésus, la seule que Luc a choisi de retenir, une phrase unique mais qui résume tout : Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit.