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Homélie de la fête de Saint Ignace

 

Les annotations dans les Exercicesde Saint Ignace : repères contre les abus spirituels[1]

 

Un livre au titre racoleur  - « Le secret des jésuites »[2]-  a boosté il y a quelques années les ventes des Exercices Spirituelsde Saint Ignace. Or ceux-ci ne constituent pas à proprement parler un livre à lire, mais plutôt un manuel pour aider celui qui les donne. Pour s’y retrouver, une familiarisation avec le langage spirituel de l’Espagne du XVIème siècle est nécessaire. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante, car le lecteur risque de ne pas en retirer beaucoup plus de fruit que celui qui lit un livre de recettes de cuisine sans goûter aux mets. 

 

Après le scandale des agressions[3]sexuelles sur mineurs de la part de membres du clergé, on parle maintenant d’ « abus spirituels » au sein de l’Eglise catholique. Au regard notamment de la multiplication de communautés nouvelles à tendance sectaire, il y a fort à parier que nous ne sommes qu’au début du scandale et qu’il faudra du temps pour en prendre la mesure. Dans ce contexte, je pense que les Exercicespeuvent servir de guide et donner des repères simples et fiables à ceux et celles qui les donnent ou accompagnent des personnes, laïques ou consacrées, sur leur chemin de foi. 

 

En fait, disons-le d’emblée, Ignace ne propose rien d’extraordinaire et les professionnels de la relation d’aide -assistants sociaux, éducateurs, psychologues et autres thérapeutes- n’y verront sans doute que des règles de bon sens. Cela rejoint d’ailleurs ce que me disait un confrère : « Les Exerciceset la spiritualité ignatienne, c’est tout simplement du bon sens. Et il faut dire qu’Ignace en avait beaucoup ». 

 

En cette fête de Saint Ignace, j’aimerais montrer la pertinence et l’actualité, pour lutter contre ces abus, des annotations qui ouvrent le livre des Exercices. Elles traitent de l’attitude que « celui qui donne les Exercices »[4]doit avoir quand il accompagne « celui qui les reçoit ». Je m’arrêterai ici à la deuxième et à la quinzième annotation qui traitent de la juste distance à respecter afin que la « grâce divine » puisse agir pleinement. 

 

Annotation 2 : « Celui qui propose à un autre un mode ou un plan de méditation ou de contemplation, doit raconter fidèlement l’histoire à contempler ou à méditer, se contentant d’avancer d’un point à un autre par de courtes et sommaires explications… ». Notons d’emblée que cette remarque ne s’adresse pas seulement à celui qui donne les Exercices Spirituels, ou même aux « Ignatiens », mais elle porte sur toute introduction à une contemplation ou une méditation, à partir de l’Ecriture comme tout autre texte ou prière à méditer. La sobriété est de rigueur : pas de longues homélies ni de longs discours. Ignace en donne la raison profonde : « Car, si celui qui contemple part d’un fondement historique vrai, s’il avance et réfléchit par lui-même et s’il trouve de quoi expliquer ou sentir un peu mieux l’histoire, soit par sa réflexion propre, soit parce que son intelligence est illuminée par la grâce divine, il trouve plus de goût et de fruit spirituel que si celui qui donne les Exercicesavait abondamment expliqué et développé le contenu de l’histoire ». Il s’agit donc de donner un cadre, des bases objectives pour aider celui qui médite à structurer sa prière afin qu’il s’exerce et trouve son chemin propre et surtout qu’il y trouve du goût, car « ce n’est pas, en effet, d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement », précise-t-il en conclusion de l’annotation. La contemplation comme la méditation sont avant tout une affaire de goût, de sentir les choses intérieurement et non pas une affaire de savoir, de connaissance intellectuelle. Descendre au niveau du cœur et des tripes, là où s’éprouvent les motions, voilà le but de la prière dans les Exercices. Celui qui donne les points de prière se doit de rester quant à lui à un niveau plus objectif, plus descriptif, laissant ainsi « le créateur agir avec sa créature », pour reprendre les termes de Saint Ignace. 

 

Cette annotation illustre aussi, je pense, ce qu’est la pédagogie jésuite. Elle se base avant tout sur l’attention à la personne et à son développement, sur l’épanouissement de ses talents et de son chemin singulier plutôt que sur la restitution de savoirs. L’enseignant donne le cadre, veille à ce que l’élève ou l’étudiant soit fidèle à un rythme d’étude et se discipline pour que sa vie se structure autour de l’apprentissage et… de la rencontre avec Celui à qui il rendra compte des talents qu’il aura fait fructifier. 

 

Parallèlement, une manière jésuite de faire des homélies se basera avant tout sur l’Ecriture –ou le cas échéant sur un autre texte, comme dans le cas présent-, pour en donner les bases exégétiques qui en sont le cadre objectif (on ne peut pas faire dire n’importe quoi à l’Evangile). Il s’agit ensuite de susciter des pistes de réflexion ou de méditation en l’illustrant d’exemples vivants, pour autant que ceux-ci suscitent l’appropriation de la Parole par les membres de l’assemblée. La Parole appartient au Peuple de Dieu. La tâche du prédicateur n’est-elle dès lors pas de La lui rendre ?

 

Annotation 15 : « Celui qui donne les Exercicesne doit pas porter celui qui les reçoit à embrasser ou à promettre d'embrasser la pauvreté volontaire plutôt que l'état contraire, ni à choisir un état de vie plutôt qu'un autre. Car, quoique nous puissions licitement et méritoirement, hors du temps des Exercices, porter toutes les personnes qui paraissent avoir les dispositions nécessaires à choisir la continence, la virginité, l'état religieux et toute autre pratique de perfection évangélique; néanmoins, dans le temps même des Exercices, tandis que l'âme cherche la volonté divine, il est plus convenable et beaucoup mieux que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à cette âme qui est toute à lui, l'attirant à son amour et à sa louange, et la disposant à suivre la voie dans laquelle elle pourra mieux le servir dans la suite: de sorte que celui qui donne les Exercicesne doit ni pencher, ni incliner d'un côté ou de l'autre; mais, se tenant en équilibre comme la balance, laisser agir immédiatement le Créateur avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur ». 

 

Permettez-moi d’illustrer cette annotation par un exemple personnel. Adolescent, je fréquentais une maison animée par des jésuites. Nous étions de nombreux jeunes en âge scolaire à y venir régulièrement. Et le père qui l’animait et qui était doté d’un charisme certain, posait à l’un ou à l’autre en passant et avec humour  -c’est-à-dire avec le détachement nécessaire qui laisse libre- la question de la vocation, et, bien-sûr, j’en faisais partie. Quand je lui ai dit que je pensais sérieusement à une vocation religieuse, il s’est retiré et il a marqué une distance avec moi. Je n’en comprenais pas le pourquoi et je me suis même senti comme abandonné, livré à moi-même. Bien plus tard, j’en ai perçu le sens profond : mon accompagnateur se retirait pour que le Créateur seul agisse avec moi. Et cela s’est avéré fondamental dans les moments de crise que j’ai traversé dans ma vie. Je savais que je n’avais pas été poussé par quelqu’un à la vocation religieuse, mais que c’était un appel du Seigneur. Une année plus tard, j’ai fait une retraite d’élection avec un autre père jésuite. Je lui ai clairement dit que j’envisageais de devenir jésuite. Résultat de la retraite : il me proposa d’aller découvrir d’autres congrégations religieuses, car, me disait-il, je ne connaissais que la Compagnie de Jésus… J’ai donc fait un tour de différentes congrégations et du coup, j’ai hésité entre la vocation jésuite et la vocation trappiste (sic !) et j’en suis venu à la conclusion que le Seigneur m’appelait à être contemplatif… dans l’action, une expression… jésuite ! 

 

Aujourd’hui, je rends grâce pour cette liberté qui est au centre de notre charisme dans la Compagnie de Jésus. Croire en la liberté, c’est chérir ce lieu par excellence où Dieu parle au plus intime des personnes. C’est là qu’Il les rejoint. 

 

Du coup, est-ce qu’un abus spirituel ne serait justement pas la négation de ce lieu où « le Créateur rejoint sa créature » ? Niant la Rencontre, il est dès lors athéisme pratique. Toute volonté et velléité d’emprise sur une personne, cette manière pour un accompagnateur ou un supérieur de communauté d’exercer un pouvoir qui étouffe la liberté[5]plutôt que de l’encourager, est un abus de conscience, un abus spirituel. De même, enfermer un jeune dans un moule spirituel comme dans une serre chaude et le relancer dans le but à peine voilé qu’il rejoigne la communauté religieuse dont le directeur de conscience[6]fait partie, sans que ce jeune ait eu l’occasion de voir ailleurs, de prendre le temps de peser et d’éprouver cet appel, n’est-ce pas une forme de manipulation, de manque de respect de la liberté, finalement de manque de foi en Dieu ? 

 

Et je ne parle même pas des dégâts psychologiques, spirituels et humains que cela peut provoquer à long terme, surtout quand la personne se rebiffe et manifeste son désir de quitter la communauté religieuse en question et est victime de toutes sortes de pressions morales, spirituelles voire financières… 

 

À l’opposé, je me souviens que, lors de mes études après le noviciat, nous nous sommes tous mobilisés en communauté pour qu’un jeune confrère qui avait déjà décidé de quitter la Compagnie termine ses études afin qu’il puisse rebondir plus facilement ensuite dans la vie. Là aussi, il s’agit de faire grandir quelqu’un dans la liberté plutôt que de l’emprisonner dans un système ou une structure fermée. Bien entendu, personne n’est à l’abri de la tentation d’emprise sur un autre, pas même les jésuites ou les personnes qui vivent de la spiritualité ignatienne, pas plus que tout autre professionnel de l’écoute, thérapeute ou pas. 

 

Pour conclure, je voudrais reprendre la question de départ : qu’est-ce que le « secret des jésuites » ? N’est-il pas justement d’accompagner la personne vers ce lieu intérieur de la liberté, du choix, du discernement pourrait-on dire, là où, dans l’intime de sa conscience, le Seigneur vient la rejoindre et de ce lieu, se retirer pour que « le Créateur parle à sa créature » ?

 

 

 

[1]Ce volet de l’homélie s’inspire en bonne partie de l’article de Klaus Mertes, GeistlicherMissbrauch, Stimme der Zeit, 2/2019, 93-105.

 

[2]Mark Rotsaert, Le Secret des Jésuites, Namur, Lessius, 2012. 

 

[3]J’utilise à dessein le mot d’agressions sexuelles car un abus suppose le dépassement d’un seuil autorisé. Or si on peut légitimement parler d’abus spirituels ou d’abus de conscience, on ne peut pas admettre un usage légitime de relations sexuelles avec des mineurs de 16 ans, surtout de la part de membres du clergé ! Le thème d’abus sexuels sur mineurs est donc impropre voire malsain. Il provient sans doute d’un télescopage de deux notions, souvent conjointes, mais toujours à distinguer : agression sexuelleet abus de pouvoir…

 

[4]Il est à noter qu’Ignace prend soin de ne pas utiliser le mot de directeur, plus concis et commun, ce qui est particulièrement étonnant pour son époque, mais s’avère d’une grande modernité, comme j’essaierai de le montrer. 

 

[5]Je parle bien toujours de la liberté comme de ce lieu du cœur à cœur entre le Seigneur et la personne, ce sanctuaire de la conscience où en quelque sorte tout se joue, tout se décide…

 

[6]J’utilise sciemment le mot de directeur de conscience, car ici il n’y a pas ici de respect de la liberté.

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