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Homélie du 13ème dimanche ordinaire C - Luc 9, 51-62

 

(1ère lecture : 1R 19, 19-21. 2ème lecture : Ga 5, 3-18, Evangile : Lc 9, 51-62)

 

Chers frères et sœurs, chers amis,

 

Qu’est-ce qui a donc pris Jésus de vouloir quitter sa Galilée natale pour aller vers Jérusalem où l’attendaient opposition et mort ? Quelques années plus tôt, il avait déjà quitté Nazareth, où il avait grandi, pour s’installer sur les bords du lac de Tibériade, à deux journées de marche à peine. Là, il aimait grimper sur une haute colline près de Capharnaüm pour méditer en silence et contempler le paysage splendide qui s’étendait devant lui. La nature était verte et foisonnante, les canards s’ébrouaient dans les marais au milieu des joncs et les oiseaux dansaient de joie en tourbillonnant. Il aimait regarder longuement les bateaux de pêche qui sortaient la nuit tombante : il les repérait à leurs  flambeaux qui scintillaient dans la pénombre. Il écoutait volontiers les voix fortes des pêcheurs qui s’interpellaient d’une embarcation à l’autre. Leurs conversations étaient presqu’audibles quand elles remontaient jusqu’à lui en longeant les rochers. Il imaginait ce que vivaient ces hommes et le désir qui les habitait. Il percevait leurs joies et leurs peines et il les faisait siennes. En contrebas, sur les collines plus proches du lac, il avait instruit les foules en prônant la révolution des valeurs : « Heureux les pauvres, heureux les miséricordieux, heureux les doux, heureux ceux qui font justice »… Il n’ignorait toutefois pas le joug terrible qu’infligeaient aux petits les pouvoirs romain et hérodien et il le combattait à sa manière. En tendant la main aux exclus, aux malades, aux étrangers, aux prostituées et autres pécheurs, il les mettait au centre et exultait de joie à les voir à nouveau vivants et debout. 

 

Alors pourquoi est-il parti ? Pourquoi a-t-il quitté la verte et tranquille Galilée pour l’aride et trépidante Judée ? Quel est cet étrange destin qui nous fait quitter un lieu où nous sommes heureux pour aller vers l’inconnu ? Un changement de travail, on dirait aujourd’hui une reconversion professionnelle, une nouvelle mission, un besoin de se retirer, de passer à autre chose, d’affronter de nouveaux défis ou bien la nécessité de ne pas s’incruster et de retrouver l’itinérance, cette condition fondamentale du disciple ?

 

Dans l’Evangile que nous avons entendu, Luc nous dit que « Jésus, le visage déterminé, prend la route de Jérusalem ». Cette détermination est grosse des visages joyeux ou en pleurs de toutes ces personnes qu’il a croisées sur son chemin. Partir, ne pas regarder en arrière… Partir vers Jérusalem, vers l’inconnu. Au risque de vivre un réel dépouillement, une traversée du désert. Et voilà que déjà en Samarie, on ne veut pas le recevoir car, nous dit Luc, « il va vers Jérusalem », comprenez : il va au-devant des ennuis, il va affronter le pouvoir religieux et politique qui opprime le peuple. Mais le voici paradoxalement redevenu libre, pèlerin, à l’écoute fondamentale du Père, de ce qui en lui -comme en chacun de nous du reste- ne passera jamais. Il rappelle à ceux qui veulent le suivre  cette condition nomade qu’il éprouve maintenant dans ses tripes : « le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » ou encore « laisse les morts enterrer les morts », c’est-à-dire : « Sois, toi, du côté de la vie, de ce qui te fait grandir, de ce qui te rapproche de Dieu -ou pour le dire en termes profanes- : de ton être authentique et vrai ». Ou encore : « Celui qui regarde en arrière n’est pas digne du royaume de Dieu ». Partir, quitter pour un ailleurs, c’est vivre une rupture, une rupture instauratrice dirait Michel de Certeau. Et cela se vit sans compromis et avec un cœur large, comme le suggère Ignace à qui entre dans les Exercices Spirituels.

 

Chers amis, comme la vie est étrange ! On lie des amitiés, certaines restent fortes et résistent à l’épreuve du temps, d’autres pas. On met des enfants au monde, on les éduque, on les voit grandir mais en même temps, on doit apprendre à les laisser devenir autonomes, adultes, c’est-à-dire en fait : à se passer de nous. Mais en passant le témoin, nous faisons en sorte qu’ils deviennent témoins à leur tour, porteurs « d’un feu qui en engendre d’autres » pour citer un document très inspirant de la 35èmeCongrégation Générale des jésuites. Comme nous l’avons entendu dans la première lecture, en jetant son manteau à Elisée, Elie passe à ce dernier le témoin, il lui transmet quelque chose de sa personnalité, mais aussi de ses dons et de sa mémoire. Elisée sait qu’il devra quitter son confort de riche agriculteur pour pouvoir exercer sa vocation de prophète, les mains nues, les poches vides, mais les yeux pétillants de Dieu. Quitter, éduquer, faire grandir… C’est la condition pour que ce que nous laissons derrière nous puisse vivre à son tour et se déployer de manière originale, dans cette fidélité créatrice dont parle si bien Michel de Certeau.

 

 Quand je demande à des jeunes : « Qu’est-ce que tu veux faire dans ta vie, c’est quoi ton but ? », j’entends souvent la réponse : « Voyager », c’est-à-dire découvrir le monde, les continents, découvrir ou retrouver cette condition de pèlerin, d’itinérant –espérons que ce soit en limitant l’impact carbone ! Le chrétien est un être libre, comme nous le rappelle Saint Paul dans la deuxième lecture, « mais que cette liberté ne soit pas un prétexte à l’égoïsme, au contraire, mettez-vous par amour au service les uns des autres », nous dit-il ! Partir, voyager : c’est certes très bien, mais seulement dans le cadre d’un projet d’ouverture à l’autre et d’honnêteté avec soi-même, c’est-à-dire de recherche de vérité. Voyager, c’est expérimenter la liberté, d’accord, mais le plus important est ce voyage intérieur qui nous fait découvrir, redécouvrir ou approfondir les valeurs de l’Evangile, les valeurs de la joie véritable, une joie faite du don de soi pour les autres. 

 

Chers amis, Jésus aimait s’asseoir longuement sur les hauteurs qui surplombent le lac de Galilée. Il aimait contempler les verts oliviers noueux, les vignes bien alignées et les figuiers qui poussent un peu n’importe où et donnent un fruit abondant. En mûrissant, ils nourrissent insectes, bétail et humains. Et dans leur générosité, ils fécondent aussi la terre. Jésus aimait aussi poser longuement ses yeux sur le jaune des blés en épis qui dansaient au gré du vent. Et de la contemplation de la nature, en ce lieu où tout se simplifie et devient essentiel, il tira les leçons de vie qui s’imposent à qui sait regarder. Ce jour là, il comprit comme une évidence que : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit ». Alors il décida de partir, de prendre résolument le chemin de Jérusalem. 

 

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