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Après 18 ans de présence au Grand-Duché, le père Vincent s’apprête à entamer une nouvelle étape de sa vie

8 Jun 2019

 

Dix-huit ans déjà et tant de belles rencontres !

Je venais de passer cinq mois dans une communauté jésuite en République Dominicaine, à la frontière avec Haïti. Nous partagions les conditions très humbles des personnes que nous servions. Je me rappelle des baraquements de fortune, des toits en tôle ondulée et de la batterie de voiture qui alimentait quelques ampoules. Sans transition, j’ai posé mes valises, à la maison du Christ-Roi, dans le quartier de Belair à Luxembourg. C’est le genre de grand écart auquel un jésuite est parfois confronté. Mais ce choc est sans proportion avec celui que nous annonça feu le Père Sassel. Je me rappelle lorsqu’il est sorti sidéré de la salle de télévision et a retenu ma mère avant qu’elle ne reprenne la route pour Strasbourg pour lui dire que quelque chose de grave venait de se produire. Nous étions le 11 septembre 2001.

 

Dix-huit ans déjà et que de changements !

En 2001, le Grand-Duché comptait 440.000 habitants : ils sont plus de 620.000 aujourd’hui. Les étrangers résidants constituaient un tiers de la population : ils sont aujourd’hui près de la moitié. La philharmonie n’existait pas et la construction du Mudam débutait à peine. L’université embryonnaire ne se projetait pas encore sur les friches industrielles d’Esch-Belval. Les quartiers du Grund et du Paffenthal étalaient leurs façades lépreuses. L’ancienne prison n’était pas encore le Centre Neumünster et les rives de Clausen ne figuraient pas dans les rêves des brasseurs de la Mousel. On ne parlait ni de trams ni de velo’H, ni d’ailleurs de mobilité douce. Le prestigieux bâtiment de la poste n’imaginait pas que de hauts immeubles modernes auraient l’outrecuidance de venir lui faire de l’ombre. L’Arbed était devenue Arcelor, mais elle n’attirait pas encore ces centaines d’Indiens en complets-cravate et attachés-case qui suivirent monsieur Mittal à Luxembourg. Le tourisme existait certes, mais pas dans les proportions que nous connaissons aujourd’hui. La ville s’est fortement internationalisée : elle aiguise maintenant la curiosité des linguistes qui, comme moi, essaient de repérer la langue que parlent les personnes assises dans le bus ou attablées à une terrasse de café. Mes amis et mes confrères de Belgique craignaient que je me sente à l’étroit dans ce tout petit pays, car je suis issu de milieux internationaux. Originaire de Strasbourg, j’ai passé mon enfance à Bruxelles où j’ai fréquenté l’école européenne avant de rejoindre le noviciat des jésuites à Wépion (Namur) en 1983. En fait, loin d’en éprouver l’exiguïté, j’ai été témoin des transformations spectaculaires du Grand-Duché et j’en ai vécues de belles et profondes moi aussi. 

 

Maîtrisant bien l’allemand et le français, je pensais pouvoir m’insérer facilement et rapidement dans ce petit pays au carrefour des cultures latines et germaniques que je connaissais bien. Ce ne fut pas si facile. Comme Inigo de Loyola, je suis retourné sur les bancs de l’école à 35 ans passés. J’ai suivi des cours de luxembourgeois pendant trois semestres avant de me faire éjecter de la classe, non pas pour des raisons disciplinaires, mais parce que l’INL n’offrait plus de cours pour le niveau que j’avais atteint. J’y ai lié des amitiés, dont celle de Mercedes, une amie espagnole, artiste et architecte d’intérieur. La communauté jésuite lui doit la rénovation de l’ensemble des chambres et du rez-de-chaussée. Elle a conçu et accompagné le chantier du bel oratoire de la JEC, de la sacristie de notre chapelle et de la salle St Ignace. C’est elle aussi qui a esquissé le nouveau parvis devant notre chapelle, en tenant compte des exigences très strictes de l’urbanisme.

 

La transformation de notre habitat a accompagné celle de la communauté jésuite. Elle a été pour moi un lieu essentiel de partage et de ressourcement. Grâce aux échanges communautaires, nous avons appris à porter les apostolats, les joies et les peines les uns des autres et à les conjuguer à la première personne du pluriel. Les invités et les jésuites de passage y sont reçus simplement et fraternellement. Depuis plusieurs années, nous accueillons également des hommes en difficulté sociale. Ils rajeunissent nos tablées et nous les aidons à reprendre pied dans la vie avant qu’ils ne puissent voler de leurs propres ailes. Au-delà du défi qu’elles nous posent, ces rencontres nous donnent un souffle nouveau.

 

D’un autre côté, la communauté dominicale a pris plus de place dans nos apostolats. A trois, avec le Père Josy Birsens qui, après 22 ans de présence au Grand-Duché, est depuis deux ans en poste à responsabilités à Paris, le Père Jacques Weisshaupt, qui nous a rejoints en 2005 et dont la présence, le sourire et le dévouement sans limite en ont impressionné plus d’un, nous avons formé une équipe très complémentaire et éprouvé de la joie à travailler ensemble à l’animation de la chapelle. Et que de bons souvenirs du Père Emile Gales, ancien missionnaire en Inde, dont la vie riche et heureuse a été source d’émerveillement pour tant d’enfants, jeunes et moins jeunes ! « Le Père qui portait des Nike », comme le surnommaient les adolescents amusés, a vécu centenaire et a gardé jusqu’au bout sa joie de vivre. 

 

Mais revenons quelques temps en arrière pour reprendre le fil rouge qui a tissé toutes ces années.

Après trois ans de théologie en Irlande, j’ai été ordonné prêtre à Bruxelles. C’était en décembre 1996. J’ai achevé mes longues années d’étude par une maîtrise en théologie catéchétique et pastorale à l’Institut international Lumen Vitaeà Bruxelles. Mon mémoire avait pour titre : « Aumônerie de prison. Trésor caché de l’Eglise ». En effet, dès 1996, à Liège, j’ai découvert l’univers carcéral et je ne l’ai plus quitté depuis 23 ans ! Partir à la rencontre du Christ assis là en cellule (cf. Mt 25, 36), c’est une aventure dont la blessure peut être mortelle, d’une mort qui ouvre à la vie, au sens. J’ai passé toutes ces années, jour après jour, à écouter des récits de vies parties à la dérive, de souffrances subies et infligées, j’ai entendu des histoires qui m’ont parfois donné la nausée ou le vertige. Et combien de fois n’ai-je pas pris Dieu à partie en lui criant, la boule au ventre : « Pourquoi tant de souffrances ? Que fais-tu ? Où restes-tu ? » Mais auprès de ces hommes démasqués, dépouillés de tout artifice, devant cette misère de l’être humain réduit à sa stricte nudité, j’ai vécu des rencontres bouleversantes qui m’ont marqué à jamais et m’ont appris ma propre pauvreté et la joie de vivre de manière authentique. 

 

Dans mon travail de fin d’études, je soulignais l’importance pour les aumôniers de prison de ne pas se laisser « incarcérer ». Pour cela, il est vital qu’ils trouvent des pôles d’équilibre. En ce sens, la communauté dominicale du Christ-Roi a été pour moi une bénédiction inestimable. Ainsi, après des journées harassantes passées à chercher avec les détenus la lumière à travers les barreaux, j’ai eu la chance d’être souvent invité dans des familles de la communauté, de jouer avec les enfants ou de les aider à faire leurs devoirs. J’ai passé de beaux moments à parler avec des jeunes de leur vie et à les accompagner dans leur questionnement. J’ai eu beaucoup de joie à coordonner pendant une petite dizaine d’années, avec de nombreux parents, la préparation aux premières communions. Ensuite, pendant presque autant d’années, avec de belles équipes de catéchistes, j’ai été témoin de la joie du Christ qui prenait chair dans les cœurs et dans les yeux des jeunes qui se préparaient à la confirmation. Les séjours d’une semaine à Taizé avec eux m’ont rappelé combien le dépouillement rapproche de l’authenticité évangélique, combien la simplicité permet de rencontrer le Christ et de le partager avec d’autres jeunes venus de différents pays. 

 

La communauté dominicale m’a permis de voyager en 2002, dans le cadre de notre jumelage, en Amazonie bolivienne. Nous étions trois délégués, envoyés pour répondre à l’invitation de la paroisse de San Ignacio de Moxos, une ancienne « réduction » jésuite, cette utopie qu’ont portée nos confrères missionnaires en Amérique latine au 17èmeet 18èmesiècle. Depuis lors, au fil de ses tournées européennes et grâce surtout à l’investissement fidèle d’Etienne Grimée, l’Ensamble Moxos enchante notre communauté par sa musique, ses danses et ses costumes colorés. 

 

Notre communauté dominicale a aussi été le creuset qui m’a permis de fonder, avec Josianne Moes, Petra Cador, Alexis et Séverine Chandon et d’autres, l’Association Luxembourgeoise des Visiteurs de Prison (ALVP). C’était en 2006. Je suis émerveillé de voir, 13 ans plus tard, le dynamisme des bénévoles qui y sont actifs et dont bon nombre fréquentent notre chapelle. 

 

J’aimerais citer aussi les ateliers cartes de vœux, coordonnés depuis plus de dix ans par Astrid Gaudissart. C’est un moment très attendu, un point fort du temps de l’Avent où les enfants du KT3, après avoir entendu le témoignage d’une personne en congé pénitentiaire ou en liberté conditionnelle, confectionnent des cartes de Noël pour les détenus. Et la rencontre improbable se produit, la joie se partage… 

 

Et que dire de la venue quasiment annuelle du Père Michaël Lapsley, ce grand homme d’Afrique du Sud qui, grâce à Patrick Byrne, nous fait l’honneur de sa visite. Il a réussi à développer au Luxembourg des ateliers pour la guérison des mémoires. Ils permettent aux participants de raconter leur histoire profonde, faite de joies et de blessures, dans une atmosphère d’écoute accueillante. Ces ateliers ont eu lieu dans la prison à Luxembourg ces deux dernières années et, au vu des résultats impressionnants, ils sont désormais encouragés par la direction.

 

J’aimerais encore mentionner le projet Joëlette. Ilrassemble des bénévoles et des personnes qui connaissent ou ont connu la détention, autour de joëlettes, ces « chaises à porteur à une roue » dans lesquelles s’asseyent des personnes à mobilité réduite. Le foyer du Tricentenaire à Heisdorf, où séjournent des personnes portant de lourds handicaps, est partenaire du projet. Au gré des sorties dans les forêts des alentours ou dans la Petite Suisse, le partage de nos fragilités et de nos handicaps respectifs nous donne de vivre la joie de l’Evangile.

 

En septembre 2015, notre archevêque, Monseigneur Hollerich, lança un appel aux communautés chrétiennes du pays pour qu’elles s’engagent dans l’accueil des nombreux réfugiés qui arrivaient dans notre pays. Je me rappelle que notre communauté s’est mobilisée de manière exemplaire, notamment par l’accueil de familles chrétiennes lors de nos assemblées, par le service des repas dans des foyers en ville, par les cours de français et l’accompagnement de personnes vulnérables, etc. Grâce à Olive Lemasne qui a coordonné et organisé la formation et le suivi de dizaines de bénévoles, notre communauté dominicale a connu un nouvel élan.

 

Au fil des années, le Luxembourg s’est transformé.

Je me suis souvent dit que j’aurais pu me reconvertir en guide touristique. Amoureux de ce pays, j’en suis devenu un citoyen passionné et engagé. La capitale est une ville qui ne peut pas s’envisager sans ses ponts. Ainsi en est-il aussi, selon moi, de la vie d’un Père jésuite : il est appelé à être pontifex, c’est-à-dire à jeter des ponts, à relier deux rives, au risque de vivre des déchirements. Avec mes frères en communauté, j’ai essayé humblement d’établir des ponts entre Luxembourgeois et étrangers, entre notre communauté dominicale et le diocèse, de jeter des ponts entre les jeunes et les adultes, entre les personnes libres et celles qui subissent la détention, entre les réfugiés et les Européens, entre ceux qui sont seuls le dimanche et ceux qui ont la chance de vivre en famille, entre les chrétiens convaincus et ceux qui se cherchent ou sont perdus dans leur foi, des ponts enfin entre ceux qui accompagnent la transformation de la société luxembourgeoise et ceux qui sont restés à quai, nostalgiques ou déboussolés. Car j’en suis persuadé, ces rencontres improbables sont souvent des ferments d’Evangile. 

 

Les dernières Congrégations Générales nous invitent, compagnons de Jésus, à être agents et témoins de réconciliation. J’ai essayé, lors des différentes rencontres et accompagnements d’aider ceux qui sont venus me voir à se réconcilier avec leur histoire, à écouter la voix du Christ qui les appelle à la confiance, à avancer au large et à jeter leurs filets ! Se savoir aimé sans conditions, au-delà nos fragilités, nos faiblesses et nos infidélités, c’est faire l’expérience de la liberté et de la joie. Durant ces dix-huit dernières années passées au Luxembourg, j’ai essayé d’en vivre et d’en témoigner. 

 

Aujourd’hui, je suis heureux de voir notre communauté dominicale prendre autant d’essor. Elle est dynamique et riche de projets. Elle est en de bonnes mains : le Père Christian Motsch l’anime avec engagement, enthousiasme et créativité et de nombreux bénévoles s’y engagent également, tant pour la liturgie que pour la catéchèse, les expositions d’art et les moments forts, l’accueil des plus pauvres ou les cours de français pour les réfugiés.

 

Je suis tout aussi heureux de voir l’aumônerie de prison se développer : elle est maintenant coordonnée par Valdemar Santos. Il est entouré de quatre autres laïcs, dont deux sont actifs dans notre communauté dominicale. Comment pourrais-je être aveugle et ne pas y voir le signe clair que me donne le Seigneur : « Tu peux maintenant prendre du recul, ma mission est en de bonnes mains ». 

 

9 novembre 2017.

Je me vois encore assis sur la table d’examen du neurologue. Il m’a pris les mains, m’a regardé droit dans les yeux et a prononcé un mot, brutal et tranchant comme une guillotine. Il résonne encore en moi comme un verdict de peine capitale et depuis lors, je le déteste de tout mon être. Je dois désormais composer dans ma vie avec cet hôte indésirable qui a pris ses quartiers dans mon cerveau dont il se fait un malin plaisir à débrancher certaines connexions. Il s’étale en moi de tout son long avec un sans gêne qui m’épuise. Pas de révolte en moi pourtant. Je me sens tout simplement appelé à vivre de manière plus paisible. J’entends depuis lors cette voix intérieure qui me dit : « Tu as fait beaucoup et tu as reçu tellement de grâces, apprends maintenant la joie d’être, simplement être ». Il me faut donc partir, prendre du recul, me reposer et me mettre davantage à l’écoute de Celui qui se livre par amour. Il s’est donné pour moi. Il se donne de la même manière pour chacun d’entre vous dont j’emmène le visage dans ma besace et que je remercie pour tant de signes d’amitié. 

 

 

 

                                                                                                       Vincent Klein SJ                                                                                                      

 

 

Supplément du T-O-Fil n°76 du 16 juin 2019

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