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Homélie du 6ème dimanche ordinaire C - Luc 6, 17. 20-26

 

Frères et sœurs, 

 

Le texte des Béatitudes, nous le savons, est l’une des premières prédications de Jésus, une sorte de discours liminaire, en quelque sorte la déclaration inaugurale de ce qu’il va dire durant sa vie publique, en paroles et en actes. Ce texte nous est bien connu. Mais essayons de voir comment ces interpellations évangéliques nous concernent et nous rejoignent aujourd’hui, et laissons cet évangile résonner de manière neuve à nos oreilles et à notre cœur. 

Certes, les Béatitudes ont quelque chose de provocant, d’un peu énervant. Et St Luc en rajoute puisqu’il est le seul, parmi les évangélistes, à renforcer les Béatitudes par leur pendant négatif. A quatre reprises, Jésus dit : « Heureux êtes-vous ! », puis, quatre fois également : « Malheur pour vous ! » Arrêtons-nous sur ces interpellations. Et d’abord sur le mot « Heureux », rappelé à chaque béatitude.

 

            C’est quand même incroyable qu’on puisse déclarer heureux ceux qui sont pauvres, affamés, tristes, insultés… Et l’on a pu, à juste titre, s’interroger : cette apparente apologie de la faiblesse ne va-t-elle pas engendrer une religion masochiste, ennemie de ce qui fait la valeur et la joie de l’homme ? Comme si on nous disait « Heureux les malheureux ». Alors, certes, l’évangile laisse entendre que le sort va se renverser ; on ne dit pas quand, mais on peut penser que ce sera dans la « vie éternelle». Et du coup, certains ont pu dénoncer les traces d’une religion opium du peuple : « contentez-vous de votre sort, vous vous rattraperez dans l’autre monde… »

 

Mais est-ce vraiment cela que le Christ est venu nous dire ? Non. Les Béatitudes nous parlent de bonheur. Sans doute, y-a-t-il tout lieu d’être prudent quand le mot « bonheur » vient trop rapidement à nos lèvres. Il fait partie de ces mots que l'on hésite à prononcer parce qu'ils renvoient à ce qui apparaît insaisissable et mystérieux, toujours en avant de nous comme ce que l'on espère, toujours au-delà de nous comme une promesse. Qu’est-ce que c’est qu’être heureux ? Nous aurions sans doute des réponses différentes. Mais en nous donnant ces Béatitudes, Jésus nous parle bien de l’essentiel, de ce que le cœur humain espère et attend. Mais il le fait d’une manière qui déconcerte et désarçonne. 

 

« Malheureux, vous les riches ». Malheureux pourquoi ? Pas simplement par le fait qu’ils sont riches, car Jésus avait des amis parmi les gens fortunés : Matthieu et Zachée étaient riches, Marthe et Marie avaient des ressources. Malheureux pourquoi, alors ? « Parce que, dit Jésus, vous tenez déjà votre récompense, votre consolation ». Est riche, pour Jésus, celui qui n’attend plus rien de Dieu parce qu’il a refermé les mains sur son avoir et qu’il a mis « toute sa consolation » dans une sécurité matérielle. Être riche, selon Jésus, c’est n’avoir plus en soi cet espace de désir que seul Dieu peut combler, cette blessure d’espérance que Dieu seul peut guérir en la ravivant sans cesse. Et c’est cela que Jésus veut manifester à travers ces Béatitudes. Ces Béatitudes qui désignent aussi la manière dont les prophètes se sont heurtés aux cœurs sec, aux âmes froides ou habituées. 

 

En fait, je crois que le Christ est venu nous rappeler ce qui est constitutif de notre condition humaine, créée à l’image de Dieu. Que notre bonheur, durable et profond, ne passe pas par l’accumulation des richesses, quelles qu’elles soient, mais par un cœur qui est radicalement ouvert et en attente de Dieu. St Augustin la si bien exprimé : « Tu nous a fait pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi ». Cela nous ramène, chacun, chacune, aux questions fondamentales : qu’est-ce qui me rend heureux, qu’est-ce que je cherche, vers quoi se porte réellement mon désir ? La richesse peut prendre diverses formes : on peut mettre au-dessus de tout sa compétence professionnelle, sa beauté, sa force physique, ses relations, etc… et même ses vertus morales, sa « vie spirituelle », en laquelle on peut prétendre trouver sa sécurité. Tout ce que nous croyons posséder risque de devenir idole et de remplacer pour nous le « Royaume de Dieu ». 

 

A l’inverse, ce que le Christ nous dit de fondamental pour notre vie, c’est que le pauvre n’est pas d’abord celui qui a peu mais celui qui sait qu’il n’est propriétaire de rien. Et cela peut nous aider à considérer de manière un peu différente tout ce que à quoi nous pouvons, à certains moments de notre vie, et de manière saine et légitime, aspirer comme étant la condition de notre bonheur : un boulot qui m’intéresse, un mari ou une épouse, une santé meilleure, de vrais amis, etc… Certes, tout cela est bon évidemment, mais ces éléments ne donnent pas par eux-mêmes la clé du bonheur. Notre bonheur passe d’abord par l’accueil et le don de l’amour, ici et maintenant. C’est cette attitude, désarmée, détachée de toute prétention, de toute main mise, qui fera que Dieu peut nous conduire, au-delà même des tours et détours de notre existence, à son rythme et par ses chemins, vers les lieux où il nous sera donné de mieux aimer et de porter le plus de fruit. 

 

Finalement, dans cette expérience de confiance, - qui fut celle de Jésus à son Père -, peu importe comment les choses se feront. En Dieu, par lui, la vie passera. Et notre seule préoccupation doit donc d’être tourné vers lui, pour vivre de lui dans les réalités de ce monde. C’est ce que St Ignace rappelle au début des Exercices Spirituels avec une radicalité qui secoue toujours, nous invitant à ne pas vouloir « quant à nous, santé plus que maladie, richesse plus que pauvreté, honneur plus que déshonneur, vie longue, plus que vie courte, et ainsi de tout le reste », mais nous invitant à « désirer et choisir uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. » (ES, n° 23). La fin pour laquelle nous sommes créés, c’est de vivre de Dieu, qui seul peut nous apprendre à aimer pleinement et en vérité.

 

Les Béatitudes ne sont donc pas une liste de situations de faiblesse ou d'échec qui seraient magiquement renversées, ni la promesse d'un retournement dans un temps à venir qui serait comme une revanche future par rapport à un présent décevant. Les Béatitudes désignent un combat de l’esprit et du coeur, ici et maintenant - un combat qui se déroule en chacun, car il s'agit pour chacun d'accepter de voir le monde, les hommes et soi-même, avec ce regard intérieur qui se crée en nous à mesure que nous contemplons le Christ. Le Christ - nous le savons - est Celui qui vit les Béatitudes. Et donc entrer dans le regard du Christ, entrer dans la manière de faire du Christ, c’est ce qui nous relie ensemble, au-delà de ce qui nous sépare. Les Béatitudes nous parlent, en effet, de ce qui, en chacun de nous, est en accord avec ce « Royaume » de Dieu où le bonheur n’est pas dans la richesse, ni dans la domination, ni dans la victoire sur les autres, mais bien dans la communion avec tous. 

 

Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, font miséricorde, font régner la paix, ont le cœur droit, pur… Est-ce ainsi que nous vivons ? De quoi sommes-nous prophètes ? Certes, la suite du Christ, comme le chemin des Béatitudes, a aussi ses temps d’épreuve et d’obscurité, ses lenteurs, ses détours. On bute sur ses propres fragilités comme on bute sur les limites des autres, voire sur les limites du « corps » qu’est l’Eglise, un corps fait d’hommes et de femmes avec ce que notre humanité comporte de grand et de moins grand… Quels sont les désordres de nos vies qui nous empêchent d’être totalement des « hommes nouveaux », libres pour apporter ce qui manquent à nos frères qui pleurent, sont rejetés, sont pauvres et affamés ?

 

En regardant nos vies, frères et sœurs, je crois que nous nous rendons compte que « Heureux, malheureux », nous sommes un peu tout cela à la fois ; mais chacune de nos misères n’est que l’envers d’une Béatitude que Jésus nous offre. Alors, peut-être suffit-il pour la recevoir de remettre notre cœur à l’endroit. C’est ce que nous pouvons demander les uns pour les autres dans cette eucharistie.

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