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Homélie du 29ème dimanche ordinaire A (Père Thierry Monfils)

22 Oct 2017

 

Matthieu 22, 15-21

Frères et soeurs,

           

            Merci au groupe porteur qui a demandé cette messe, à Michelle Faber, Marianne Krompholtz, Jacques et Marie-José Mergen, René Schmit, en maillage avec Esméralda Chupin. Cinq jours après la Journée mondiale du Refus de la misère et à un mois de la première Journée mondiale des pauvres (le 19 novembre), cette messe « spéciale » où nous recevons du Père Joseph Wresinski, fondateur d'ATD Quart Monde (1917-1988), un éclairage sur la manière de nous remettre devant notre responsabilité personnelle et communautaire à l'égard de ceux et celles qui connaissent la grande pauvreté et l'exclusion.

 

            C'est aussi une manière de valoriser le premier grand travail que j'ai pu réaliser en arrivant à Luxembourg, merci encore à mes confrères de la communauté jésuite d'avoir permis que ce travail soit mené à bien, de m'avoir encouragé et aidé ; il a d'ailleurs pu être terminé grâce à l'aide vigilante et vigoureuse de Pierre Depoorter, Maurice Gilbert, s.j., Jacques de L'Arbre, s.j., Marie-Cécile Manes-Murphy, Guillaume Piat, Jean Poelmans, s.j., Isabelle de Thoury, Jacques Weisshaupt, s.j., et Marianne Weyer, ainsi qu'à Vincent Klein, s.j., de m'avoir mis en contact avec plusieurs d'entre eux.

 

            Cette question reçoit son cadre dans la réponse de Jésus à la question que lui posent les pharisiens, comme nous l'avons entendu dans l'Évangile d'aujourd'hui, afin de le mettre à l'épreuve : faut-il payer l'impôt à César ? Si Jésus dit non, il se met en porte-à-faux par rapport aux Romains, qui vont le soupçonner de sédition ; s'il dit oui, il se compromet avec l'envahisseur païen et encourt les foudres de ses coreligionnaires. Dans les deux cas, il est dans son tort. Oui mais le Seigneur est suprêmement intelligent. Sans vouloir, quant à lui, poser un piège à quiconque, voulant toujours sauver ses interlocuteurs, il les renvoie cependant à leur duplicité, tout en leur traçant pour leur action un double horizon : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette réplique du Seigneur a inspiré la réflexion chrétienne sur les deux cités : la cité terrestre et la cité de Dieu. Les deux méritent notre attention : César, le politique, a son champ d'action propre, il faut le reconnaître ; mais Dieu aussi, et il faut l'honorer a fortiori.

 

            À sa manière, le Père Joseph Wresinski s'est situé dans ces deux champs d'action : le politique et le spirituel. Nous pouvons le comprendre en nous rappelant les premières paroles du jeune abbé Joseph Wresinski aux habitants du bidonville de Noisy-le-Grand réunis place de la Sainte Vierge en 1957 :

« Je ne suis qu’un simple aumônier. Mais ce que vous vivez, je l’ai vécu, et j’ai choisi d’être avec vous. Votre combat sera le mien. Il sera difficile. Nous aurons du mal à nous faire comprendre. Mais vous ne serez jamais plus un peuple oublié. Je vous en fais le serment. » Il a dit tant de choses ce soir-là. J’en ai oublié pas mal, mais son «serment» m’est resté jusqu’à ce jour, comme si je l’avais fait en même temps que lui. Je crois bien que c’est aussi à partir de ce jour que l’abbé Joseph Wresinski a été baptisé par ceux du camp : «Père Joseph», comme quelqu’un de notre famille. (Bernard Jährling, Pierre d’homme, p. 95-98.)

 

            Le jeune prêtre veut être avec les pauvres, pas seulement pour répondre à leurs besoins, leurs manques, mais avant tout pour les rejoindre dans leur combat contre la misère. Ils sont des êtres humains pareils aux autres, ils sont comme tous les autres semblables à Dieu. À ceci l'on reconnaît le regard du Père Joseph sur les pauvres : il voit chez eux le refus de la misère. Son but : que le peuple des pauvres en soit plus un peuple oublié ; qu'il soit pris en considération, qu'il soit écouté, que l'on tienne compte de son avis. On voit ici en germe tout le travail d'intelligence, de représentation et de lobbying du Mouvement ATD Quart Monde. Il s'agira de faire comprendre aux interlocuteurs quels sont les intérêts des très-pauvres, leurs aspirations, leur point de vue sur la vie et dans chaque domaine précis. En soi, ces tâches sont « profanes », elle relèvent de l'agir en société ; elles font toucher aussi au sacré, et le jeune prêtre s'y engage devant Dieu (c'est cela un serment). À sa suite, nous pouvons situer nos responsabilités de citoyens et de chrétiens.

 

            Payer nos impôts, refuser la corruption et la fraude, nous informer, signer une pétition, parfois – au besoin – écrire à une personne ou à un organisme qui est concerné par la vie des pauvres, intervenir en leur faveur, ce sont des tâches citoyennes. Un chrétien, lui aussi, fait ce qui est en son pouvoir pour s'adresser aux services sociaux, aux administrations publiques, aux hommes politiques, afin qu'ils agissent selon leur pouvoir au bénéfice des pauvres, tout en mettant ces derniers devant leurs devoirs correspondants – les pauvres ne demandent pas d'être démis de leurs responsabilités, mais d'être aidés à les assumer. Et la responsabilité des chrétiens est aussi de servir Dieu dans les pauvres, de Lui présenter les pauvres et de Le porter aux pauvres. Présenter les pauvres à Dieu, c'est le sens du bréviaire et de la prière universelle, où il s'agit de demander à Dieu de susciter l'aide nécessaire ou d'agir lui-même directement là où les actions des humains touchent à leur fin. Ces deux sphères d'action, comme dans l'engagement du Père Joseph, les deux cités sont distinctes mais unies, non séparées.

 

            Rendre gloire à Dieu, le Père Joseph Wresinski l'a fait en reprenant à sa manière la tradition de l'Église des pauvres, avec lui nous pouvons « chanter au Seigneur un chant nouveau ». Il a contribué de manière significative au renouvellement de l'action sociale au XXème siècle. Il a donné un nouvel élan à l'Église des pauvres. Aussi l'association des Amis du Père Joseph Wresinski demande-t-elle sa  béatification (le procès diocésain est terminé, le procès romain est en cours). Le Père Joseph promeut la sainteté dans une grande attention aux personnes qui connaissent la pauvreté (c'est le mot d'ordre de 1987 « Justice au cœur») : ainsi, si nous le connaissons pour ne pas se satisfaire d'une initiative prise sans concertation avec les pauvres, qui les regarde comme des individus isolés, des « cas », qui leur apporte une soupe populaire là où ils auraient besoin qu'on leur trouve un travail. Mais quand un pauvre tend la main, le Père Joseph Wresinski avoue donner généreusement

 

            « Nous sommes dans un Mouvement qui a la volonté de ne pas faire des gens des mendiants, ni des assistés, mais personnellement je n’ai jamais refusé à qui que ce soit quelque chose. À quelqu’un qui m’a [fait une] demande, je n’ai jamais rien refusé. Même au contraire, j’ai toujours dit merci de m’avoir [fait une] demande. Toujours. C’est un réflexe[1]. »

 

            Il prônait « une politique de la magnificence[2] » «Traiter quelqu’un avec magnificence, c’est le traiter sans calcul, hors mesure, comme Dieu nous traite sans calcul, hors mesure. Loin, loin au-delà du raisonnable. » La magnificence est l'abîme de miséricorde que les misérables attendent en réponse à l'abîme de misère qu'ils ont dû endurer. « La magnificence, c’est la petite bonne femme qui va au temple, qui n’a que quelques pièces [Mc 12, 41-44]. Elle n’a que ça mais elle a tout ça. C’est toute sa richesse et elle la donne. Nous le voyons continuellement. [La magnificence, c'est cette dame pauvre à Luxembourg, qui accueille deux demandeurs d'asile chez elle, parce qu'on ne laisse pas quelqu'un à la rue, quitte à se mettre en danger !] Quelle folie dans les hommes ! Ce n’est pas rationnel. Dans notre siècle utilitaire, il est sûr que ce n’est pas rationnel. (Silence.) C’est ce que Jésus fait : des actes de magnificence. Il n’a pas lésiné, Il ne lésine pas, Il continue à nous donner sans mesure. Lésiner, c'est donner juste ce qu’il faut et surtout pas plus parce que, si vous donniez plus, [les pauvres] risqueraient de mal le dépenser, de mal l’utiliser. Lésiner maintient dans la dépendance, la magnificence rend libre[3]. »

 

            La racine grecque du mot « aumône » invite à y voir toute la miséricorde que Dieu suscite envers eux aussi en tant que peuple : c'est un don d'argent, mais bien plus, notre engagement professionnel, nos actions citoyennes, nos paroles, nos sourires, notre amour, notre joie de vivre à leur partager, notre intelligence – qui les comprend de l'intérieur parce que nous recherchons avec eux les chemins de la justice. Mais l'attention aux relations longues ne dispense pas de prendre soin des relations courtes : gardons-nous de penser que la libération qui passe par les structures, implique de ne plus donner au pauvre qui demande. Est-on avare envers Dieu ? Est-on pingre à l'égard de son ami ? Voulons-nous contrôler ou aimer ? « [Quand] quelqu’un vous demande [quelque chose], vous ne pouvez absolument pas savoir ce qu’il porte en lui , [ni ce que cache] sa demande. C’est pour cela qu’il est très délicat de refuser et de faire des considérations de [calcul]. Même s’il n’en a pas besoin, il a au moins besoin que vous répondiez, que nous répondions à sa demande. Il a au moins besoin de cela, ne serait-ce que pour vous estimer. » « Quelqu’un qui demande d’aumône porte en lui toute une histoire. À travers une demande d’argent se joue une recherche de lien social, de relation humaine, d’amitié. Ignorer celui qui demande, renforce l'exclusion.

 

            Donner une aumône généreuse contribue à libérer les pauvres. ATD Quart Monde veut « que les pauvres soient libérés, c’est-à-dire indépendants[4]. La libération concerne les conditions de vie, mais elle est surtout de l'ordre de la relation, dans le cœur qui qui valorise et fait place à l’autre en soi, dans l’espérance qui voit son interlocuteur jusque dans sa destinée éternelle. L'aumône large donne l'amour qui donne « sans mesure, sans compter, de façon à ce que réellement ils puissent se détacher de nous. Ils n’ont plus besoin de nous puisque nous leur avons donné plus que le surplus. »

 

            En toute aide, en toute action, la libération advient comme par un « déclic », qui vient de la manière de donner : le respect ne suffit pas, car il garde encore une distance ; il y faut l'amitié, l'amour qui dure. C'est le sous-titre de mon livre : le sacerdoce s'accomplit dans l'amour des pauvres. Ce qui libère un pauvre, c'est de se sentir considéré comme une personne humaine, comme un ami. Quand un pauvre mendie, « il quête un peu de considération, une raison de vivre[5]» : ne vous dérobez pas, sachez «nourrir par le regard, par le sourire[6] », donnez si vous le pouvez, et d’une bonne manière. Le Pape François dirait : « donnez, mais aussi touchez la personne », serrez-lui la main. Comme le Seigneur qui accueillait les pauvres et les malades dans la communion humaine et leur ouvrait de grands moments de joie. C'est la joie à laquelle nous sommes promis, lorsqu'en somme nous pourrons adorer ensemble le Dieu de vie, l'adorer un jour aussi dans le Pain de vie.

 

            Les pauvres sont capables de déranger profondément une société campée sur ses règles strictes — mais ils apportent aussi la joie, parce qu'ils nous permettent de toucher au but, à la finalité de nos travaux et de nos jours. Eux-mêmes redressent nos idées fausses sur la pauvreté et nous aident à voir ce qui doit changer, ce qui peut changer, selon le dessein de Dieu.

 

 

 

[1]           « Le double départ du Christ », halte spirituelle donnée au Sappel (Ain), 12-14 mai 1983, p. 26.

 

[2]           C'est le titre qu'a donné le Père Joseph Wresinski au n° 71-72 de la revue Igloos qui présente en 1973  une « Approche de la foi en Quart-Monde », 80 pp. reprises et remaniées dans son ouvrage Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, Paris, Cerf/Science et Service, 1986, pp. 13-59.

 

[3]           « Le double départ du Christ » p. 25.

 

[4]           « Le Seigneur, l’Église, foi et charité », halte spirituelle donnée au Sappel, 11-14 novembre 1982, p. 20.

 

[5]           « Spiritualité en Quart Monde », session publique interreligieuse, Mouvement international ATD Quart Monde, Paris, 23, rue de Bièvre, 5-6 juin 1982, p. 19.

 

[6]           « La pauvreté est l’héritage de Jésus-Christ, » halte spirituelle donnée au Sappel, 1er-4 août 1982, p. 4.

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