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Homélie de l'Epiphanie A (Père Thierry Monfils sj)

8 Jan 2017

 

Frères et sœurs, 

 

Nous nous sommes quittés à Noël, où — aidés par les enfants —, nous avons été invités à offrir au Seigneur nos cadeaux, à nous offrir nous-mêmes à Lui, pour que Son règne vienne. Notre offrande est là, dans ces cadeaux à Jésus que l'on voit ici à la crèche. Aujourd'hui les Mages vivent du même mystère d'offrande : le Roi des Juifs les attire et ils lui rendent hommage par leurs présents. Nous aussi, au seuil de cette année, nous pouvons offrir à Dieu à l'avance ce que nous avons de meilleur, pour qu'Il l'éclaire de sa lumière.

 

S'agissant de l'or, de l'encens et de la myrrhe, nous devons nous rappeler l'enseignement inoubliable de Jean-Paul II lors d'un message qu'il n'a pu vivre jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de son invitation aux jeunes en vue des JMJ de Cologne, — c'est Benoît XVI qui a pris le relais mais Jean-Paul II avait synthétisé la démarche du pèlerinage des Mages (dont les reliques sont vénérées à Cologne) : « Chers jeunes, vous aussi, offrez au Seigneur l'or de votre existence, c'est-à-dire votre liberté pour le suivre par amour, en répondant fidèlement à son appel; faites monter vers lui l'encens de votre prière ardente, à la louange de sa gloire; offrez-lui la myrrhe, c'est-à-dire votre affection pleine de gratitude envers lui, vrai Homme, qui nous a aimés jusqu'à mourir comme un malfaiteur sur le Golgotha. »

 

D'abord, l'or de Melchior. Nous savons que notre liberté vaut de l'or — la liberté est la première parmi les valeurs en Occident, à moins que le contexte de la guerre mondiale par poches ne fasse resurgir la sécurité et celle de nos proches, de nos familles, comme la valeur absolument nécessaire avant tout —, la liberté donc est tant prisée. Nous qui sommes en chemin de foi, nous savons que notre être grandit quand nous remettons notre liberté dans l'obéissance à Dieu : lorsque nous disons au Père « que Ta volonté soit faite », nous nous préparons à accomplir le projet de l'Amour infini, — comment ne nous donnerait-Il pas un bonheur bien plus grand que celui auquel nous penserions accéder par nous-mêmes ? Melchior, donc, offrit l'or. Qui était-il ? L'Africain parmi les mages, venait-il des sources du Nil? Imaginons.

 

Melchior était d'abord un savant, ensuite il était devenu riche. C'était un savant, il développait sa connaissance des astres à l'aide de calculs mathématiques, bien plus précis que la connaissance mythique et magique des astrologues qui l'avaient précédé, et que petit à petit il avait supplantés ; aussi était-il visé par des jalousies, certains auraient bien aimé qu'il cesse de donner ses conseils ou alors qu'il s'expatrie. Ensuite, sa science lui avait valu beaucoup d'or, de la part de ceux qui venaient le consulter et qui lui exprimaient leur reconnaissance, sans qu'il demande d'ailleurs de ce métal certes précieux. Or, Melchior était l'homme des projets : avec son or, il pouvait donner un gagne-pain à ses plus jeunes ; on l'appela aussi à devenir le chef du clan ; surtout, il pouvait développer la mémoire des légendes, ça, c'était sa passion. Mais en attendant, il était sous pression : son or, en effet, suscitait la convoitise. On l'avait déjà volé ; passe encore. Mais des jaloux, des bandits le menaçaient : « Melchior, si tu continues à exercer ta science, tu nous donnes un lingot d'or tous les six mois et on te protège », sous-entendu contre notre propre violence ! C'était du racket, un acte maffieux déjà... Immoral, mais que faire ? Arrêter ? Partir ? Se plier à ce trafic ? Melchior se trouvait devant des choix imbriqués, contradictoires, compliqués, ambivalents. Comment sortir de ces intrigues, de ces dilemmes ? Il lui fallait trouver une issue, voilà note mage qui se met en route vers un sage de ses amis ; or, peu après avoir quitté sa résidence, il observe le ciel : une étoile plus brillante que les autres le réjouit au plus profond du cœur, et lui montre le chemin de Jérusalem. Le voilà parti, le voilà qui arrive, il pense rendre hommage au nouveau roi dans la capitale du royaume : on l'oriente vers un Enfant. Un tout-petit, « le tout petit Jésus » (comme aiment à le contempler les Petites sœurs de Jésus).

 

Offrant son or à la Sainte Famille, Melchior trouve la réponse à ses démarches compliquées : — Melchior, merci pour ton or, cette famille pauvre en aura bien besoin dans les mois qui viennent. Sache-le, tu offres ta liberté à l'Enfant-Dieu, au Roi des rois, Celui-là même qui t'a créé, qui te sauve, te libère et qui t'aime à tout moment. Les impasses et les dilemmes de tes choix trouvent dans la simplicité de son sourire leur réponse et leur issue. As-tu besoin d'or pour être heureux ? Donne-le généreusement. Tu es libre, Melchior.

 

Un deuxième mage s'était retrouvé près d'Hérode, à Jérusalem, capitale de la Judée. Balthazar était, dit-on, venu de Mongolie : un pays aride, ou la nature parle de Dieu. Là-bas, entre les montagnes se profilent des vallées fertiles pour les plantes aromatiques, d'où l'on confectionne des encens de nombreuses sortes : à la rose, senteur citron, mimosa, chèvrefeuille... Son peuple, doté d'une grande sensibilité, l'avait rendu familier de la prière ; le matin il se tournait vers le ciel et contemplait tel jour les nuages tourmentés, tel autre la pureté du ciel bleu, tel autre encore la délicate brume qui entourait la cime des montagnes. Tant de grandeur, de vie, de mouvement, éveillait en lui un sentiment de ferveur, parfois teintée de frayeur ; mais il avait confiance, le dieu qui avait créé tout cet univers splendide, devait nécessairement être bon. La nature lui apparaissait comme un cadeau de sa part.

 

Ceux qui dans son village montaient couper du bois, observaient Balthazar dans sa prière matinale, tandis que lui respirait l'air de la montagne. Parfois ils le considéraient comme un rêveur : il aurait mieux fait de brûler son encens pour invoquer la protection des divinités domestiques, des esprits des sources et des mânes des forêts, les dieux du feu, de la colline. Balthazar devinait leurs critiques, mais il tenait à ces moments de recueillement. Il pressentait que les divinités familières (les idoles), images de l'homme et de la nature, ne disent pas tout de la grandeur du Créateur : il devait être un Dieu unique, un unique Esprit. Et ce grand dieu ne devait-il pas finalement sortir du silence et parler ? Mais comment vérifier cette intuition ? Balthazar espérait pouvoir un jour nommer ce dieu dont la bonté ne pouvait pas éternellement rester anonyme. Oui, son sentiment religieux dominant était l'espérance : et il se sentait piétiner dans le dialogue avec les divinités particulières.

 

Aussi Balthazar se met-il en route. Il part vers le pays des sept vallées ; chemin faisant, il observe le ciel et tout naturellement découvre lui aussi cette étoile particulièrement fascinante, il la suit, muni de ses encens, signe de sa prière : ç'allait être son cadeau à l'Enfant Jésus, qui est prêtre, qui vient faire la volonté de son Père. Jésus connaîtra bien la Loi, la Torah de Moïse ; mais bien plus, Jésus sera lui-même désormais notre loi,  notre norme, — nous offrir au Père —, être humain dorénavant ce sera nous laisser plonger en Jésus et voir nos cœurs s'ajuster au Sien. Balthazar va le percevoir ; et nous aussi, tôt ou tard : en Jésus, nous pouvons faire la volonté du Père, et nous sommes prêtres, nous nous offrons à Dieu pour faire le bien, pour rejeter le mal. Cette offrande nous établit dans une grande fraternité sacerdotale. Avec ceux qui prient autrement, nous sommes frères.

 

Enfin Gaspar, je pense, devait venir de l'Inde, le pays de nos origines, fascinant de beauté et de violence, pays de passions foisonnantes et de recherches mystiques. Gaspar lui aussi s'est mis en route, apportant pour le Roi des Juifs son cadeau de la myrrhe : cette huile parfumée pour honorer les corps humains. Il l'avait reçue. Car il était aimé et son pays était plein de parfums, par lequel s'exprime l'amour. Pour que le bien-aimé soit bien dans son corps, on lui offre une huile qui sent bon, qui va lui donner un sentiment de bien-être. La myrrhe, en particulier, intervenait lorsque l'on allait embaumer le corps d'un défunt. 

 

Jésus mourra, car sa parole est trop grande pour notre monde : prophète, il nous dira jusqu'au bout l'importance d'aimer Dieu son Père et de nous aimer les uns les autres, en prenant pour critère, comme mesure, comme préoccupation permanente et prioritaire les plus pauvres. — Les plus pauvres, les pauvres pécheurs, Zachée, Matthieu, la femme adultère, quelles fréquentations !! Jésus a beau faire des miracles, son enseignement fait désordre ! Moïse disait cela aussi, c'est vrai ; mais Jésus exagère. Jésus va trop loin, il prend trop de libertés dans l'exigence de la Loi, il se prétend même Fils de Dieu ! Il faut qu'il meure.

 

Mais revenons à notre Gaspar qui a quitté son pays avec au cœur des questions un peu confuses. Gaspar était quelqu'un de très sociable ; avec Ullalagi, son amie d'enfance, il avait fondé une famille ; et en outre, il aimait aller à la rencontre des gens, il s'intéressait à eux, prenait souci de ses cousins, de ses voisins, des pauvres du village, de la dame âgée qui n'avait plus la force de cuisiner, des peuplades de passage sur la route des épices. Il organisait les visites, l'accueil, et s'attirait des sympathies, en particulier sa cousine Anandi était à ses ordres, elle aurait bien aimé être tous les jours avec lui, si bien que le lien entre eux devenait compliqué. Gaspar aussi faisait appel aussi à Muhil, une servante très dévouée et jolie, dont il finissait par rechercher la compagnie. Était-il infidèle à Ullalagi son épouse ? Il attendait une lumière sur sa vie qui semblait présenter des zones de pénombre. Quoique. Quel chemin suivre, lorsqu'il rentrera chez lui ? 

 

Voilà donc notre ami Gaspar dans la maison de Bethléem, aux pieds de Jésus. En signe de respect, il s'agenouille ; il ne tarde pas à se prendre d'affection pour cet enfant si beau, si doux, si humble et rayonnant. Le sourire de Jésus l'éclaire et le ravit. Dans son silence, Jésus accueille Gaspar et ses questions. Gaspar se sent pris, compris dans un grand mystère qui donne sens à sa vie. Ses questions se précisent. La Mère de Jésus semblait lui dire, rien qu'avec les yeux : — « Gaspar, tes amours, ils sont beaux et purs avec l'Enfant Dieu. Lui te réconcilie avec la vérité. Jésus est la vérité, il est parole qui sauve la terre, qui prend sur Lui le mal du monde dont un des châtiments est la mort. Il prend sur lui nos malheurs pour rendre heureux. Voilà ta mission, Gaspar, rendre chacune et chacun heureux autour de toi. » C'est la lumière que Gaspar a reçue à Bethléem. À nous aussi de nous offrir à l'Enfant Dieu, nous trouverons auprès de Lui lumière et joie. Amen.

 

 

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