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Homélie de la Fête de la Saint Ignace (Père Vincent Klein sj)

31 Jul 2016

 

« Saint Ignace et la miséricorde »

 

Chers frères et sœurs,

 

Au moment où nous célébrons ensemble la Saint Ignace, à 1000 kilomètres d’ici, le pape François célèbre le jubilé de la Miséricorde avec des centaines de milliers de jeunes rassemblés à Cracovie.

 

Pour mieux comprendre le pape jésuite, je vous propose en guise d’homélie de nous interroger sur  la place de la miséricorde dans les Exercices Spirituels de Saint Ignace, la source même de notre spiritualité.

 

Une fois passé le portail d’entrée que constitue le Principe et Fondement, les Exercices se divisent en quatre semaines dont la première porte sur la méditation des péchés et vise à la conversion. Si  ceux qui ont déjà fait une retraite ignatienne ne doutent pas de la centralité de la miséricorde divine dans leur cheminement, il n’en va pas de même pour ceux qui regardent de l’extérieur le livre des Exercices. En effet, Ignace n’utilise que trois fois le mot « miséricorde »[1], alors qu’il ne mentionne pas moins de 74 fois le mot « péché »[2]. Par ailleurs, il ne mentionne le mot « pardon » que deux fois, dans le sens de « demander pardon », dans le cadre de l’examen de conscience. 

 

74 fois le mot « péché » pour 3 fois seulement le mot « miséricorde » ! Pareille disproportion semble donner raison à ceux qui accusent la spiritualité ignatienne d’être culpabilisante et morbide. En effet, pourquoi donc cette insistance sur le péché plutôt que sur la miséricorde ? Regardons-y de plus près. Le mot « péché » revient une trentaine de fois dans la première semaine[3] des Exercices, consacrée justement à la méditation sur les péchés, pour seulement deux fois durant la deuxième semaine pendant laquelle le retraitant médite sur la vie de Jésus et fait une élection. Le mot revient encore deux fois durant la troisième semaine où il médite sur la passion du Christ. Les autres occurrences, soit une trentaine en tout, concernent « des » Exercices, notamment les examens particuliers et généraux de conscience, lesquels ne font pas partie à proprement parler des 4 semaines d’Exercices.

 

Alors, quelle est au juste la dynamique de la première semaine des Exercices où il est si souvent fait mention de péchés ? Dans une première méditation, Saint Ignace propose de contempler le péché des anges, ensuite celui d’Adam et Eve et enfin celui de tous ceux qui sont allés en enfer après n’avoir commis qu’un seul péché mortel[4]. La grâce demandée dans ces méditations est d’éprouver « combien je mériterais d’être condamné (…) pour mes si nombreux péchés ». Pendant la troisième semaine, le retraitant, pécheur pardonné qui s’est engagé à la suite du Christ, demandera « douleur, regret et confusion parce que c’est pour (ses) péchés que le Seigneur va à la Passion » (ES 193). A la fin des méditations, dans le colloque, le retraitant est invité à « parler » au Christ « comme un ami parle à son ami » (ES 54). A l’issue du premier exercice, il s’adresse au Christ en croix qui est venu ainsi « mourir pour mes péchés » (ES 53). Cette dynamique est « cri d’admiration, avec un immense amour », car j’ai été conservé en vie jusque maintenant (ES 60). Le colloque portera au deuxième exercice sur « la miséricorde, m’entretenant avec Dieu notre Seigneur et lui rendant grâce de ce qu’il m’a donné la vie jusqu’à présent » (ES 61). Durant cette première semaine, les méditations sont reprises et répétées et les colloques varieront avec toujours pour but d’obtenir ces larmes à la fois de regret pour mes péchés et de reconnaissance au Seigneur pour m’avoir gardé en vie, car il m’aime et me pardonne. Enfin, à l’issue d’une dernière méditation très imagée sur l’enfer, où l’on retrouve tout l’imaginaire baroque d’Ignace [5], le retraitant est invité à faire un colloque, donc à s’entretenir avec le Christ pour « lui rendre grâces de ce qu’il ne m’a laissé tomber dans aucun de ces groupes[6] en mettant fin à ma vie, et ce que jusqu’à présent, il a toujours eu pour moi tant de tendresse et de miséricorde » (ES 71). Nous le voyons bien, la première semaine n’est pas culpabilisante. Bien au contraire, éprouver la miséricorde du Christ rend celui qui fait les Exercices libre de s’engager à Sa suite. Ce sera l’objet de la deuxième semaine.

 

Dans la célèbre « contemplation pour obtenir l’amour » qui conclut les Exercices, le retraitant est pleinement libéré du poids de ses péchés. Il est prêt maintenant à s’engager concrètement à la suite du Christ, puisque « l’amour », nous dit Ignace, « doit se mettre dans les actes plus que dans les paroles » (ES 230). Pour Ignace, « l’amour consiste en une communication mutuelle. C’est-à-dire que l’amant donne et communique à l’aimé son bien, ou une partie de son bien ou de son pouvoir ; de même et en retour, l’aimé à l’amant » (ES 231). Nous retrouvons ici la dynamique du colloque, dont nous avons souligné plus haut la centralité. Alors que Saint Ignace nous dépeint dans cette contemplation une immense fresque sur les largesses divines, il nous invite à entrer en action de grâce pour tant de bienfaits reçus. Apparemment aux antipodes des exercices sur les péchés, puisque nous sommes ici dans la louange, cette contemplation en reprend néanmoins la dynamique et le rythme. Mais ici, Saint Ignace invite le retraitant à « regarder comment tous les biens et tous les dons descendent d’en haut ; comme ma puissance limitée, de la puissance souveraine et infinie d’en haut ; et aussi la justice, la bonté, la tendresse, la miséricorde ; comme du soleil descendent les rayons et de la source les eaux » (ES 237). Magnifique hymne à la joie, à la joie chrétienne, c’est-à-dire à la joie du pécheur pardonné et reconnaissant !

 

Chers frères et sœurs, le but des Exercices Spirituels est de nous faire entrer dans cette familiarité avec Dieu, une familiarité empreinte de reconnaissance, car que sommes-nous en face de Sa grandeur ? De quoi pourrais-je m’enorgueillir si ce n’est de mes faiblesses, comme le dirait Saint Paul ? Et la dynamique de la première semaine des Exercices, à travers les méditations sur les péchés, n’a d’autre objectif que de nous faire rentrer dans l’action de grâce pour l’infinie miséricorde divine. Oui, la miséricorde est au cœur des Exercices, non pas par la fréquence du mot, nous l’avons vu, mais paradoxalement par la parcimonie de son occurrence et le choix judicieux de celle-ci, au cœur des colloques. Car c’est en m’appuyant sur la miséricorde de Dieu, et non sur mes qualités propres, que je peux répondre par un « oui » de toute ma vie à l’appel du Christ et Le suivre avec la certitude qu’Il ne m’abandonnera jamais. Je pourrai alors être pour les autres, comme le pape François, un témoin de sa Miséricorde ! Amen.

 

 

 

[1]    Il mentionne également une fois les « œuvres de miséricorde », mais le mot a là un autre sens.

 

[2]    « Péché » : 45 fois, « péché mortel/capital » : 14 fois, « pécher » : 13 fois, « pécheur » : 2 fois.

 

[3]    Les additions et les règles portant sur la semaine concernée sont incluses.

 

[4]    Pour comprendre Saint Ignace, il est nécessaire de comprendre le cadre théologique du XVIè siècle qui est le sien.

 

[5]    Pensons à ces tympans du Jugement Dernier au-dessus des portails de nos cathédrales gothiques ou aux descriptions de l’enfer chez Dante. Les Exercices Spirituels ont été écrit vers 1520-1530.

 

[6]    Ceux qui sont descendus en enfer. 

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